Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

L’HOMME DU SUD de Greg Iles / Actes Noirs / Actes Sud.

Southern Man

Traduction: Jessica Shapiro.

En 2011, Greg Iles, écrivain déjà reconnu, a été victime d’un grave accident de la route lui occasionnant un coma de huit jours et la perte d’une jambe. C’est à ce moment-là, en se rendant compte de la brièveté possible d’une vie, qu’il se décide à écrire Brasier noir, son grand roman noir sur sa ville natale de Natchez, bourgade perdue au fin fond du Mississipi dans le Deep South, un des états les plus pauvres des USA. Il y évoque sa ville et surtout raconte les luttes raciales, les injustices toujours présentes dans cet état, berceau des encagoulés du KKK. Les vestiges glauques des années de l’esclavage et des grandes plantations où un tout petit nombre a fait fortune en exploitant la douleur, la souffrance et la peine des esclaves sont racontés. En montrant aussi la connerie des héritiers de ces fortunes volées comme la nostalgie pour cette époque chez les descendants de gueux racistes, Greg Iles a produit un roman exceptionnel qu’on quittait franchement désolé tant l’envie d’en connaître plus était grande. Brasier Noir sorti en 2018, chef d’œuvre et premier volet de la trilogie Natchez Burning sera suivi par L’Arbre aux morts en 2019 et Le Sang du Mississippi en 2021 qui poursuivront l’histoire de Natchez et la quête de Penn Cage maire de la ville face au chaos. En 2021, dans Cemetery Road, Iles quittera Natchez pour rejoindre la ville de Bienville et Marshall McEwan un journaliste revenant dans sa ville natale pour découvrir une société fracturée où les injustices d’autrefois sont toujours aussi présentes. On retrouvera d’ailleurs Bienville et Marshall McEwan dans L’homme du sud qui nous intéresse aujourd’hui. Signalons qu’il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu les premiers tomes pour apprécier la qualité de ce roman hors normes. Vous aurez déjà beaucoup à faire avec cette/ces intrigues dissimulées dans le passé ou explosant en 2023.

« Bienville, Mississippi, 2023. À la suite d’une bavure policière qui a coûté la vie à un garçon noir de douze ans, un grand concert hip-hop est organisé à Mission Hill, une ancienne plantation de coton. Des coups de feu éclatent, la police panique et tue une quinzaine de festivaliers innocents, tous noirs. Sans l’intervention pacifiste de Kendrick Washington – qui quelques minutes plus tôt avait marqué les esprits en interprétant sur scène une version détournée de Southern Man de Neil Young, paré d’imposantes chaînes d’esclave –, c’était le carnage assuré. Les images font le tour du monde : un symbole est né.

Mais les symboles attisent les tensions autant qu’ils apaisent. Dans le Sud profond, les vieilles haines se réveillent : incendies meurtriers, représailles, conspirations suprémacistes, mensonges officiels. Tandis que l’Amérique post-Trump s’embrase et va tout droit vers la guerre civile, un candidat indépendant à la présidentielle voit dans le chaos une opportunité historique. »

« L’homme du sud », exploration du Deep South, est une œuvre phénoménale mais qui demande beaucoup de patience et parfois de concentration pour comprendre toutes les finesses de l’intrigue comme ses terribles répercussions. « L’homme du sud » raconte comment, de nos jours, une étincelle et de nombreux quiproquo peuvent engendrer colère et haine pouvant aller jusqu’à une version tout à fait valide d’une guerre civile. Qui est cet Homme du sud, clin d’œil à un morceau de Neil Young qu’évoque l’auteur ? Est-ce Penn Cage combattant inlassable des injustices raciales ? Est-ce Kendrick Washington, un militant noir qui a évité un massacre en se levant, seul, face aux flingues de la police ou est-ce Bobby White un animateur radio qui se rêve président des Etats Unis et qui est prêt à toutes les abominations pour parvenir à ses fins ?  Il est évident qu’on penchera facilement pour Penn Cage qui a tant de similitudes avec son auteur : originaire de Natchez, écrivain, amputé d’une jambe suite à un accident de voiture, atteint d’un cancer depuis des décennies… Greg Iles a certainement mis beaucoup de lui dans le personnage de Penn Cage. Sûrement se doutait-il qu’il n’y aurait jamais de suite. En 2024, Greg Iles se déplaçait en chaise roulante et suivait une chimio pour soigner un cancer qui aura raison de lui début 2025 à 65 ans, quelques mois après la parution de son roman aux USA.

« L’Homme du sud », s’il n’est pas exempt de quelques menues imperfections, est un roman exceptionnel, une fresque extraordinaire sur le Mississippi qui chavire, effraie, enthousiasme, emporte, au suspense bien entretenu avec des scènes parfois ahurissantes, un terrible instantané de ce que l’humanité peut produire de plus abject.

Attention, avec ses monstrueuses 1300 pages, le roman s’appréhende, se mérite, s’escalade, s’explore parfois assez difficilement et nécessite une lecture régulière et particulièrement attentive. On parle d’une immense fresque qui file des plantations du 18ième jusqu’aux luttes ouvertes de « Black Lives Matter ». On est dans la grande littérature noire ; le Deep South qu’on aime. Puisqu’il est cité trois fois dans le roman on évoquera bien sûr, James Lee Burke, plus la série avec  Billy Bob Holland, avocat texan ( La Rose de Cimarron, Heartwood et Bitterhood) que la saga Robicheaux. On pensera aussi à Un homme, un vrai de Tom Wolfe, Ville noire, ville blanche de Richard Price, Tous les hommes du roi de Robert Penn Warren tout comme on appréciera les petites touches de Norman Mailer… Que du très fort et tellement plus percutant que le très vilain Châtiment de Percival Everett dont on a préféré ne pas vous parler en son temps. Enfin, et ce n’est pas le moindre, ceux qui suivent l’auteur depuis longtemps connaîtront des moments de grande émotion, c’est certain.

Sublime cadeau d’adieu de Greg Iles, L’homme du sud, assurément un roman appelé à devenir culte pour tous les amoureux du Deep South.

Clete.

LA DESCENTE, C’EST LE PIRE de Mariana Enriquez / Editions du sous-sol.

Bajar es lo peor

Traduction: Anne Plantagenet

« Dans le Buenos Aires interlope et vibrant des années 1990, Narval, un garçon tourmenté par des créatures obscures et des hallucinations macabres, trouve refuge dans les bras de Facundo, jeune homme à la beauté froide et magnétique qui se prostitue pour vivre. Un troisième personnage, l’instable Carolina, complète ce trio qui plonge dans l’abîme de la drogue, de la violence et de l’amour. »

J’avais fait mon entrée dans l’univers de l’autrice Mariana Enriquez avec le recueil de nouvelles Un lieu ensoleillé pour personnes sombres publié en 2025 aux Editions du sous-sol. L’expérience s’étant avérée concluante, c’est avec une curiosité renouvelée que je me suis lancé dans La descente, c’est le pire, son premier roman publié en 1995 en Argentine mais traduit seulement maintenant chez nous, toujours aux Editions du sous-sol.

Comme l’annonce le résumé, on suit dans La descente, c’est le pire, un certain Narval (choix de prénom qui n’a rien d’anodin), dans une perpétuelle quête de la prochaine dose de cocaïne à s’injecter et qui, au fil des pages, se trouve de plus en plus en proie à des sortes de cauchemars ou visions, dans lesquels il entre en contact avec des sortes de fantômes ou démons assez répugnants et apparemment avides de sexe. On ne sait jamais s’il vit vraiment ces cauchemars ou si ce sont des hallucinations. Dans sa spirale d’autodestruction, il s’amourache de Facundo, prostitué toxicomane, sorte d’adonis abimé, pas toujours très sympathique, souvent désincarné, et au cœur de toutes les obsessions. Il fait l’objet de passions toxiques car nul n’est insensible à son charme ténébreux. Enfin, Carolina, jeune femme fascinée par un monde auquel elle n’appartient pas vraiment, est déchirée entre ses sentiments pour Facundo et Narval. Notre trio erre dans le Buenos Aires nocturne, sans véritable but concret, ce qui limite assez l’intrigue du livre qui n’est jamais très claire.

Mariana Enriquez nous immerge dans les bas-fonds obscures d’une ville fréquentée par tout le « beau » monde de la nuit. Son premier roman écrit à seulement 19 ans n’est pas sans défauts, bien que ses qualités demeurent plus importantes. Il est relativement naïf et on sent que ce qui l’animait lors de l’écriture était propre à une adolescente ou jeune adulte. Ses dialogues, très présents, sont également un peu faiblards. Néanmoins, il a la fougue de cette jeunesse et elle fait déjà preuve d’une assurance indéniable. Elle construit une vraie atmosphère particulièrement sombre avec une dynamique sex, drugs & rock’n’roll. Elle nous donne l’impression de lire un livre de vampires sans vampires, bien que nos protagonistes se vampirisent entre eux ce qu’il leur reste de lumière. Pour cette jeunesse menant intensément une vie dissolue, vie qu’ils consument aussi vite que les clopes qu’ils fument, l’amour et le désir sont de puissantes drogues qui s’accompagnent de cocaïne et d’alcool à foison. Mariana Enriquez distille également du fantastique par petites doses, nourrissant chez le lecteur autant une envie, qu’une frustration. Toute une série d’éléments qui semblent être les bases d’une œuvre largement développée aujourd’hui.

Ce premier roman de Mariana Enriquez est une plongée urbaine au cœur d’un monde nocturne aussi sulfureux et sensuel, que sinistre et enténébré. Poursuivis par leurs traumas, ses personnages crament la chandelle par les deux bouts dans l’effervescence des années 90 à Buenos Aires. Un roman gothique et cru qui se situe quelque part entre Anne Rice et William S. Burroughs.

Brother Jo.

TERRITOIRE DE TRAPPE de Sébastien Gagnon et Michel Lemieux / Rivages Noir.

« Décembre 1913. Aux abords de la rivière Platte, aux confins de nulle part, se dressent quelques baraques de guingois et une église qui ne vaut guère mieux. On peut appeler ça un village. Après des mois de piégeage dans les forêts boréales, Léon redescend fêter Noël avec les siens. Mais en son absence, sa femme est morte et le cadavre de sa fille a été retrouvé dans la Platte. Quand Léon découvre les responsables de la tragédie, lui et ses camarades trappeurs entament une partie de chasse d’un tout autre genre. »

Ce roman, tout en nous montrant l’existence difficile des trappeurs, est avant tout et essentiellement une histoire de vengeance. Et celle de Simon sera aveugle, sans différencier les degrés de responsabilité parmi les villageois qui ne se sont pas occupés de son épouse quand il est parti et qui n’ont pas su sauver sa fille. Tout le village est fautif pour lui et tout le monde doit payer.

On voit très bien la filiation avec les univers de Tarantino et des western spaghettis. La violence à fleur de peau : les poings, les armes blanches, les flingues, les outils de jardinage… la ruse, tout est bon pour Léon, chevalier de l’apocalypse, mais aussi pour ses ennemis fourbes : maire, curé…

Cette quête macabre urgente est contée avec un humour noir décapant dans une langue québécoise qui paraît ancienne avec des mots ou des expressions dont le sens profond nous échappe parfois sans entraver la compréhension. Mais cela dit, le sang a toujours la même couleur et innocents comme salopards vont morfler. Seul espoir, le courage de certaines femmes mais parviendront-elles à arrêter le massacre ?

La folie des hommes montrée dans toute sa vilénie. Au fin fond du Québec, la vie est rude, les hommes encore plus.

Clete.

LE CERCLE DE THOR de Manfred Kahn / La Manufacture de Livres.

Le Cercle de Thor scelle une évidence : pour qui a grandi avec les fantômes en costume froissé de David Goodis, le monde est une vaste arnaque. Lire Manfred Kahn, un grand lecteur de romans noirs, c’est avaler une vodka glacée à l’entonnoir, la menthe froissée n’y suffira pas : une expérience de lecture perturbante, riche, réflexive. Une question traverse le roman : Le Cercle de Thor montre-t-il que l’être et la guerre relèvent d’une même logique de destruction ?

Et certaines le sont-elles plus que d’autres ?

En première épigraphe, Manfred Kahn cite Robert Littell : Aujourd’hui, nous ne savons pas qui est l’ennemi, en tout cas nous ne savons pas où il est et nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’il veut. Et pour nous clouer un peu plus, il cite Emmanuel Faye qui prolonge ce trouble à partir d’une lettre d’Adolf Eichmann à son frère, évoquant Heidegger, le philosophe dont l’adhésion au nazisme a marqué l’histoire de la pensée, dans Être et Temps. Le roman s’inscrit dans cet horizon où espionnage, violence politique, guerre et philosophie se croisent autour du lien entre pensée et destruction.

L’ouverture est située au Thor en Provence, dans le Vaucluse, le 11 septembre 1969, et réunit Heidegger, René Char et Jean Beaufret, dans une scène de séminaire nourrie de références à la Grèce présocratique. Héraclite, Parménide, la question de l’Être et de la modernité : le cadre intellectuel est posé d’emblée. Premier virage en Harley.

Le 13 octobre 2018, la référence à Virginia Woolf , une chambre à soi se renverse : l’espace de création devient espace du secret et de la stratégie, où la pensée porte désormais en elle la certitude de la guerre. Passée entre autres par le Liban et l’Afghanistan, Jeanne Doe dirige une cellule de contre-terrorisme à la DGSE : issue d’une mémoire familiale marquée par la déportation, celle-ci devient elle-même instigatrice d’un dispositif de surveillance et de ciblage .

Après les attentats du Bataclan, à travers l’opération Tamnavulin, menée dans une PMI de Saint-Denis, un centre de prévention maternelle et infantile, le roman montre comment le renseignement transforme un espace social en territoire d’infiltration, à dessein. Notre objectif n’est pas de faire de la surveillance, mais de l’infiltration, de recruter des sources dans le milieu où nous intervenons et de laisser la sécurité intérieure exploiter le renseignement que nous mettrons à jour de manière illégale. Comme quand nous renseignons les militaires sur le terrain. La lecture sécuritaire absorbe progressivement toute autre représentation du social dans un espace créé de toute pièce, soit 11 mois de préparation en amont pour monter une structure opérationnelle. But : infiltrer les réseaux islamistes radicaux, par les femmes de confession musulmane, et considérer ces femmes comme des otages confinées en milieu hostile.

Lorsqu’une de leurs sources est sauvagement assassinée, l’intrigue bascule. L’État moderne apparaît aussi vulnérable que les cibles qu’il entend surveiller.

Un dossier crypté fait resurgir le Liban de 1996 dans l’esprit de Nemo, personne, soit Jeanne Doe, la persona, au sens du masque, de l’absence d’identité : l’opération Raisins de la colère, les bombardements israéliens en réponse au Hezbollah, Qana, dit du massacre, l’horreur au rappel de la mémoire de Jeanne Doe. Le récit relie alors plusieurs décennies de guerres secrètes et d’opérations clandestines, l’ombre de la guerre civile libanaise, des attentats de Beyrouth en 1983, jusqu’aux conflits hybrides contemporains. Bartex, un officier sous couverture et ancien amant de Jeanne Doe issu de l’armée lui a légué la bombe en question juste avant de mourir : un dossier crypté, un dossier dangereux, du poison.

Jérémie Gauche, cet ancien militaire reconverti dans le renseignement intérieur, seconde Jeanne Doe pour l’opération Tamnavulin. Mais il s’éclipse devant sa demande de l’aider à s’occuper du dossier . Je suis comme Ulysse qui essaie simplement de rentrer chez lui, dit-il, mais dans un monde de mensonges, personne n’est ce qu’il prétend être.

Le récit reprend ainsi la logique d’errance de l’Odyssée et de traversée du temps, des identités, et des épreuves. ESG Polder, avocat d’affaires devenu opérateur clandestin dans des réseaux mêlant raison d’État, anciens militaires et services secrets, en est l’une des figures les plus révélatrices, quoique. La quête du retour vers Ithaque y devient une circulation continue entre zones de guerre, opérations clandestines et dispositifs contemporains du renseignement. Le récit fait circuler identités, informations et capitaux, notamment via des circuits financiers liés à des fonds issus de la Libye post-Kadhafi.

Le Cercle de Thor explore aussi la crainte des États face à l’émergence de nouvelles formes de conflits, comme la menace de groupes armés structurés en France, inspirés de modèles étrangers, soit l’idée d’empêcher la naissance d’un Hezbollah français. Or, le Hezbollah est un mouvement chiite armé, financé par l’Iran, avec une base politique et militaire très ancrée au Liban. La communauté chiite en France est minoritaire parmi les musulmans. Le Hezbollah n’a pas de base armée connue en France. Les services français surveillent les tentatives d’implantation de groupes armés étrangers. L’idée d’un Hezbollah français relève donc davantage de la fiction géopolitique ou d’un imaginaire sécuritaire que d’une menace avérée. On pense à Michel Foucault pour sa critique des dispositifs de pouvoir et de surveillance, voire Didier Fassin, et peut-être Giorgio Agamben sur l’état d’exception.

Dans tous les cas, Manfred Kahn a quelque chose de la poésie noire d’un tableau de Goya. Mais on veut lui dire non : cette lecture du monde appelle une résistance critique. Elle ne peut être l’unique grille de lecture des quartiers et des habitantes, pour ne parler que de cela. L’atmosphère du roman est celle d’un monde où la morale se dissout, où les repères s’effritent, et où les personnages, en perte de contrôle, naviguent entre ombre et lumière. Comme Odysseus, grâce au cheval de Troie, ils survivent grâce au mensonge, changent de nom selon les interlocuteurs, manipulent les récits, et deviennent invisibles.

Manfred Kahn compose ainsi un roman noir géopolitique où renseignement, violence d’État et économies clandestines dessinent une cartographie fragmentée du monde contemporain. L’écriture, dense et maîtrisée, fait circuler informations, capitaux et identités dans un univers où les frontières entre légal et clandestin ne cessent de se brouiller. Loin d’être une prose dépouillée ou d’une analyse chimiquement pure, l’écriture est riche, travaillée, sensible à l’esthétique, philosophique autant que poétique ou liée aux arts.

« Je n’ai pas de famille, je n’ai que la pensée, je suis le berger de l’Être », déclare un personnage.

Même en pensant au berger du Néant, ce bouquin m’a foutue sur les jantes.

Chiara Zinc

LE MYSTERE DU DERNIER STRADIVARIUS d’Alejandro G.Roemmers / Métailié.

El misterio del ultimo Stradivarius

Traduction: Albert Bensoussan

Ce roman mêle une enquête criminelle contemporaine inspirée d’un fait réel — l’assassinat sauvage, en octobre 2021 à Areguá (Paraguay), d’un antiquaire allemand et de sa fille de quatorze ans — à une vaste fresque historique remontant jusqu’en 1737, autour du dernier violon fabriqué par Antonio Stradivari, le célèbre luthier de Crémone, alors âgé de quatre-vingt-treize ans.

L’enquête est confiée au commissaire Alejandro Tobosa, homme terne à l’existence insignifiante, « qui avait tout du bureaucrate aux mains propres, la raie des cheveux bien droite ». Il doit composer avec son subalterne, Gutiérrez, rustre et déloyal.

Le récit repose sur une double temporalité : d’un côté, les investigations policières, menées jour après jour par un Tobosa souvent dépassé par les événements ; de l’autre, l’histoire du violon, qui débute lorsque Stradivari appose sa signature sur son ultime instrument. « Le luthier se piqua le doigt avec un poinçon et, outre sa signature sur la table de fond, il laissa tomber des gouttes de sang qui recouvrirent une partie de son nom. »

« Sautant d’un propriétaire à un autre comme monnaie d’échange », le violon traverse les siècles et les tragédies humaines. Et c’est là que réside l’habileté de la construction romanesque : les deux récits finissent peu à peu par se rejoindre, donnant au roman sa véritable ampleur.

Avec ce violon comme témoin silencieux de l’Histoire, le lecteur traverse l’épidémie de choléra qui ravage Naples, l’invasion de Venise, l’assassinat de Sarajevo ou encore les camps de concentration…

La narration demeure toutefois inégale. À des passages remarquablement documentés succèdent des chapitres plus proches du vaudeville. De nombreux clichés ponctuent une écriture parfois trop simple, voire naïve.

Né à Buenos Aires en 1958, Alejandro G. Roemmers semble avoir abandonné le ton moralisateur, arrogant et hyperreligieux qui imprégnait son précédent roman, Le Retour du Jeune Prince, pourtant souvent présenté comme un conte philosophique. Mais cette tendance n’a pas totalement disparu, comme le montre sa volonté affichée de « rétablir l’équilibre moral de l’univers » et de souligner « le pouvoir de l’art, et de la musique en particulier, de soigner les blessures de l’âme et d’élever l’être humain et son destin au-dessus des passions propres aux bêtes. » ( ? )

Un thriller historique ambitieux, susceptible de séduire les amateurs de grandes fresques sombres et de romans érudits, mais qui pourra aussi laisser certains lecteurs sur leur réserve.

Soaz.

LA CHUTE DE L’ETOILE ROUGE de D.B. John / Plon.

Red Star Down

Traduction: Antoine Chainas

« Février 2017 : un Coréen est empoisonné en plein jour à l’aéroport de Kuala Lumpur. L’homme est le demi-frère de Kim Jong-un, le dictateur nord-coréen. Dans un hôtel cossu de Washington, un haut-gradé des services secrets russes est retrouvé mort dans sa chambre dans des circonstances plus que suspectes.

Dans le même temps, Donald Trump, un magnat de l’immobilier élu 45e président des États-Unis, fait ses premiers pas à la Maison Blanche.

Dans l’ombre, le monde est au bord du gouffre et trois personnes sont aux premières loges. Jenna, une agente américano-coréenne de la CIA, hantée par son passé. Six ans plus tôt, au terme d’une mission d’infiltration, elle est parvenue à sauver sa sœur jumelle des geôles nord-coréennes et à dévoiler un programme d’espions dormants qui s’apprêtaient à infiltrer la société américaine.

Lyosha, un étudiant moscovite qui paye le prix fort pour avoir humilié Vladimir Poutine en direct à la télévision. Le FSB commence à lui tourner autour. Éric, un jeune américain d’origine coréenne, qui travaille comme conseiller spécial auprès de Trump, unique rescapé du programme d’infiltration que Jenna pensait avoir démantelé des années plus tôt…

Quand les supérieurs de Jenna l’informent de l’existence d’un programme au cœur du Kremlin, ils l’envoient en toute clandestinité à Moscou prendre contact avec Lyosha qui détiendrait des documents révélant le complot. La mission s’avère plus dangereuse que prévue, tandis qu’à Washington les décisions erratiques du président menacent le monde du chaos… »

Ce roman est la suite de « L’étoile du Nord » paru en 2019 dans la collection EquinoX les Arènes d’Aurélien Masson.  Précisons de suite qu’il n’est nullement nécessaire d’avoir lu le premier volet pour apprécier à sa juste valeur cette suite qui paraît chez Plon et toujours sous la houlette d’Aurélien Masson.

Dans la postface du roman, le Britannique D. B. John déclare « j’ai toujours été fasciné par les autocrates ». Et de fait ce roman d’espionnage que certains préfèrent nommer « géopolitique » donne la part belle à ces trois dangereux furieux que sont Trump, Poutine et Kim Jong-un. Bien sûr, l’histoire date de 2017 et l’actualité de ces tristes sires nous a depuis longtemps appris la toxicité de ces dirigeants mais de les redécouvrir dix ans plus tôt montre leur parcours dans la politique nationale et internationale et la vilénie de leurs actes comme de leurs pensées.

Aussi surprenants soient les propos très informés et documentés de D.B. John, ils ne pourraient suffire à produire un thriller haletant. Et c’est la qualité des trois personnages principaux qui va faire d’un instantané géopolitique de 2017 un thriller très prenant. Une Américaine des services secrets Jenna déjà héroïne du premier roman, un jeune Moscovite naïf et un Américain originaire de Corée du Nord vont animer une intrique maline où les protagonistes se frottent à une réalité historique, au pouvoir et à la guerre secrète que se livrent ces trois pays.

Incrustant parfaitement son intrigue dans le monde de 2017, D.B. John nous convie à un périple particulièrement périlleux où situations extrêmes se confondent avec tragédies familiales et intimes dans des mondes où on n’a pas l’habitude d’évoluer : les palais des princes comme les endroits les plus secrets de leurs territoires.

S’appuyant sur la réalité historique d’affaires peu ou pas connues : l’assassinat de Kim Jong-nam, la « Stratégie porteuse de semences », poisons et agents neurotoxiques, les révélations de Trump concernant les informations classifiées et les camps de déboisement nord-coréens en Russie, DB John propose un roman d’espionnage de belle qualité qu’on quitte à regret en espérant une suite.

Clete.

D’OMBRES ET DE CROCS de François Pacaud / Rouergue Noir.

Faites-vous confiance aux signes ?

François Pacaud possède ce don rare et ce talent : saisir à la gorge et enfermer dans la conscience d’un seul homme la perte de contrôle, les frontières entre civilisation et instinct.

Étienne, diplômé des Beaux-Arts et graphiste, circule en Volvo comme on traverse un territoire étranger sans carte fiable.

« Le malaise qui l’habitait de façon sourde depuis son arrivée en Creuse était en train de prendre de l’ampleur ».

Dans l’esprit d’Étienne, instable, fuyant, insaisissable comme du mercure, ces voix multiples s’entrecroisent, tour à tour adverses ou protectrices. Elles s’imposent, distinctes, commentatrices, antagonistes ou rassurantes, comme les éclats d’un dialogue intérieur sans fin. Chacune porte l’écho d’une tentative désespérée pour contenir l’anxiété, pour en neutraliser la morsure mais elles fissurent le réel.

Elles sont les ombres mouvantes de sa psyché, les reflets d’une lutte silencieuse qui se joue hors de vue : s’il s’expose aux regards, s’expose-t-il à l’invisible ?

Autour de lui, le territoire se réduit à une brume épaisse, un territoire isolé où chaque rencontre, chaque ombre, chaque souffle de vent, devient l’écho de ses tourments. Pas de répit, peu de distance, juste l’intériorité qui suinte, en goutte à goutte invivable, jusqu’à vous enivrer de son vertige.

Dans la Creuse, où la nature est à la fois ressource et menaces, les forêts brutes et vallonnées deviennent un espace d’ambiguïté. Elles y forment un monde qui semble observer autant qu’il enveloppe.

« La maison de famille Étienne était la première du village. Ou la dernière. Après le garage, il y avait un virage à droite de la route annoncée. Il descendait vers le reste du hameau. Une dizaine de maisons en pierre de taille s’étalant de chaque côté du tapis goudronné. Pour la plupart imposantes et délabrées, jouissant d’un large terrain attenant, qui avait jadis servi de potager ou de jardin, et avait accueilli les innombrables jeux d’enfants ou de petits-enfants, ayant déserté les lieux depuis bien longtemps. C’était tout. Pas de commerce. Pas d’église. Pas de ruelle ni de placette. Simplement une petite route fatiguée d’un kilomètre environ, agrémentée de quelques maisons éparpillés de part et d’autre. Et des chemins. Partant de cette même route plus ou moins discrètement. Sillonnant entre les maisons, desservant les champs alentour pour aller se perdre dans la pénombre de bosquets clairsemés et le dédale d’épaisses forêts. »
(…)

« Cette dernière maison était espacées des autres d’au moins cent cinquante mètres, si bien que l’on aurait pu croire qu’elle ne faisait pas vraiment partie du village. Elle se situait en contrebas de la route, au bout d’une piste de terre séparant deux champs. C’était également la seule dont s’échappait une lumière ce soir-là, venant tenir tête à une nuit de quartz incrustée de quelques diamants. C’était celle de Fernand. »

La première et la dernière se confondent : la première est la dernière. Nous voilà face à deux maisons, deux phares dans la nuit qui balisent le début et la fin d’une zone perdue hors du temps et de l’espace ?

Quel est le traumatisme initial de la famille ?

« Cette brutale disparition inexpliquée ? »

Quelle est cette rencontre inquiétante ?

« Je me souviens surtout de ses yeux. Brillants comme la Lune. Et de ses griffes, bien sûr.« 

Quelle est cette rencontre, cette présence qui semble comprendre l’humain ? Un intermédiaire entre les mondes qui fixe et observe longuement sans bouger, silencieux et invisible ? La nuit en pleine nature est un monde où les règles changent :

« Il court. Les branches giflent son visage et ses mains. Le timide halo de la lune naissante lui permet à peine de distinguer le sol qui défile à vive allure sur ses pieds. »

Premier roman dense de 358 pages, D’Ombres et de Crocs livre une expérience immersive qui enferme le lecteur dans la conscience d’Étienne. Les bêtes dévorantes en France, comme celle de Noth, jamais nommées, infusent peut-être le récit comme les gouttes de pluie ensorcelantes du récit en Creuse : elle rôdent, diffusent, installent une oppression sourde, où même la lumière du jour ne suffit à conjurer l’imaginaire du réel.

Chiara Zinc

BÂTARDS de JB Hanak / Éditions Le mot et le reste.

Deux frères musiciens, figures de la scène electro expérimentale, partent en tournée au Japon. Au fil de leur périple, ils découvrent la répression liée aux drogues et les stratégies déviantes d’une jeunesse prête à tout pour transgresser l’interdit. En marge des circuits officiels, ils enchaînent les concerts dans des salles underground, sous-couches d’une société écrasante où les musiques extrêmes procurent une libération cathartique. À mesure que s’accumulent rencontres et épreuves personnelles se révèle une quête fraternelle et intime liée à leurs origines familiales.

Un peu passé à côté du groupe Ddamage qui fut composé des frangins Frédéric et Jean-Baptiste Hanak, et qui exista de 2000 à 2018, je suis néanmoins familier de l’univers dans lequel ils évoluaient. Leur mélange d’électro, de hip-hop, de rock et j’en passe, avec une dynamique bien punk, les vit collaborer avec des artistes que j’apprécie tels que Doseone, MF Doom ou Mike Ladd. Le groupe fut brutalement contraint de cesser ses activités en 2018 suite à la mort de Frédéric Hanak à l’âge de 46 ans. Pour ce qui est de Jean-Baptiste Hanak, il fit également partie durant quelques années du groupe désormais culte, Cobra. En 2022, il publie son premier roman, Sales chiens, aux éditions Léo Scheer. En 2026, il revient avec son deuxième livre, Bâtards, cette fois-ci publié chez Le mot et le reste.

A la lecture du résumé de Bâtards, je m’attendais bien à ce que l’on navigue dans le milieu de la musique puisqu’il est question d’une tournée de Ddamage au Japon, mais je m’attendais aussi à ce que celle-ci soit avant tout le décor d’une intrigue autre que la tournée elle-même. Au fil des pages, je réalise que non, c’est bien la tournée qui fait ici l’histoire. Je ne suis pas déçu pour autant, je m’attendais juste à un pur roman de fiction. Mais qui dit tournée, dit anecdotes en tout genre. De la simple organisation de celle-ci aux rencontres diverses et variées, une tournée peut être riche en rebondissements.

Pour ce qui est de la partie musicale du livre, cela sera certainement dépaysant pour les moins habitués. On est immergé dans un monde de bruit où les musiques expérimentales règnent avec fureur et envoient du décibel à foison. Et tout cela se passe au Japon où cette culture musicale fait plus d’émules que de coutume. Si vous voyez ce qu’est Merzbow, vous voyez probablement de quoi je veux parler. Ce Japon, que nous traversons le temps de quelques concerts, nous est parfaitement dépeint avec ses codes, ses règles et ses mœurs parfois bien différents de ce que l’on connaît. C’est dans cet environnement que nos deux frangins évoluent accompagnés d’un chien cosmique, imaginaire, qui vient illustrer de façon originale et poétique le lien qui unit les deux frères. Jean-Baptiste Hanak est des deux celui qui tente le plus de tout organiser, tout contrôler, quand son frère, Fred, est lui plus spontané et caractériel. Fred est en proie à une maladie orpheline qui le fait souffrir le martyr. Cette douleur envahissante et paralysante, en dehors des quelques médocs, il n’arrive à la soulager qu’en fumant de l’herbe. Pour arriver à ses fins, tous les stratagèmes ou presque sont bons, quand bien même le risque encouru pour lui au Japon est loin d’être anodin. Dans ce marasme, nos deux frangins renforcent leur lien et vivent des moments de folie, de joie et d’autres plus difficiles.

Si l’univers du livre de JB Hanak marque plus que l’écriture elle-même, son style très simple et ses chapitres courts permettent une narration dynamique qui ne laisse pas de place à l’ennui. Tout le vécu injecté dans ses pages confère une solide authenticité à l’histoire. Ça se lit avec une facilité particulièrement appréciable.

Avec Bâtards, son second livre, JB Hanak nous immerge dans une aventure musicale survoltée et diablement efficace. Le récit d’une relation mouvementée mais passionnée entre deux frères. Embarquez dans une folle tournée au pays du soleil levant entre rire, rage, émotion et acouphènes !

Brother Jo.

LA ROSA PERDIDA de Christophe Laquieze/ J.-C. Lattes.

« San Jacinto n’était qu’un assemblage de maisons basses aux toits inclinés, entourées de cèdres et de samaumas, qui la tenaient à distance des villes bruyantes, des journaux du matin, des bureaux aux ventilateurs grinçants et de ceux qui pensent que le temps se mesure en chiffres ».

San Jacinto del Río, village andin absent de toutes les cartes, vit sous le joug d’une dictature militaire. Un lieu isolé, figé, qui « n’est plus qu’un cimetière à ciel ouvert ».

« Quand Matías Ordoñez dénonça sa mère, elle fut pendue le lendemain sur la Plaza Vieja, et nul ne sut jamais si c’était par amour ou par vengeance qu’il l’avait condamnée. »

La mort est annoncée dès les premières pages. Et l’on pense immédiatement à Chronique d’une mort annoncée, de Gabriel Garcia Marquez, tant l’écriture de Christophe Laquieze semble, elle aussi, comme « imbibées d’une densité imprévue », ses mots n’étant « plus des mots, mais des courants vivants ».


La mère, dénoncée par son propre fils, est Sofia Ordoñez. Elle dirigeait la Rosa Perdida, « le bordel le plus célèbre du pays ». Mais ce n’était pas un simple bordel. Il permettait à Sofia d’offrir « un cocon pour les femmes perdues » et de manipuler les hommes, d’extorquer des renseignements aux militaires, tout en cachant les opposants à la dictature et leurs outils de sabotage… Un lieu de résistance et de courage donc.

« Ce n’était pas spectaculaire, c’était patient. Ça avançait par effritement. Et dans ce bordel, les soldats pleins de rage, de whisky bon marché et de solitude se livraient d’eux-mêmes, les pantalons baissés, croyant dominer ce qu’ils nourrissaient. ».

Le roman baigne dans une atmosphère à la fois sensorielle et trouble : des quetzals dans les manguiers, des touches de surnaturel, mais aussi un « calme infect, nauséeux, gluant » qui stagne dans les rues du village.

Mais au-delà de cette dimension presque magique, quelque chose de plus inquiétant affleure. À San Jacinto, où les habitants ont « assisté à l’exécution publique et détourné le regard », la violence du régime est devenue ordinaire. Acceptée. Intériorisée.

Et les habitants ont fini « par penser que l’attente elle-même pouvait suffire à changer le cours des choses. »


« C’est comme ça. » se répétait-on, « un doigt coupé pour te faire parler, c’est comme ça. Un enfant enlevé pour rejoindre les rangs, c’est comme ça. Une femme violée et enfermée dans un cachot pour conduite inadéquate, c’est comme ça. Ne rien dire, ne pas se plaindre, car après tout, il n’y avait rien à faire, c’était comme ça. »

Et c’est peut-être là que réside (pour moi) la véritable force du roman : l’auteur qui connaît si bien ces pays des Andes, dont aucun n’a échappé à une dictature, montre que les mécanismes de soumission ne viennent pas seulement de l’extérieur. Ils s’installent lentement, insidieusement, lorsque la peur devient habitude et que l’endoctrinement s’infiltre dans les gestes les plus quotidiens.

La Rosa Perdida est un roman dense, habité, profondément troublant.

Soaz.

VOUS LE REGARDEREZ COMME IMPUR d’Antoine Albertini / Seuil Cadre Noir.

Fumàcciula, un village de montagne coupé du monde dont le nom signifie à la fois « brume » et « orgueil ». Ercole Forcas, un ancien avocat vieillissant, atteint d’un mal incurable, trompe son ennui en y exerçant la charge de juge de paix du canton. Lorsque le Dr Sanviti tambourine à sa porte par un matin d’hiver glacé, le juge ne sait pas que sa vie vient de basculer. Sur un chemin désert, le cadavre d’un vagabond a été découvert, atrocement mutilé par une bête sauvage.

Est-ce une nouvelle victime de l’insaisissable sanglier qui s’est attaqué à un troupeau de chèvres puis à un colporteur ? Une bête rendue folle par le froid et la faim, par les coups de feu des chasseurs qui résonnent continuellement dans la vallée ?

On pourrait être en Corse et l’auteur, Antoine Albertini, corse lui-même, a déjà signé plusieurs documents et polars situés sur l’Ile de beauté. On pense aussi à la Sicile du regretté Andrea Camilleri avec ces phrases joliment tarabiscotées et des dialogues où s’épanouissent des expressions d’un parler méditerranéen délicieusement addictif. En fait, on se trouve sur une île française imaginaire, probablement au début du XXème siècle, à Fumàcciula dans un village perdu dans les montagnes, accablé par un hiver mordant. Un meurtre, puis un second. Ajoutez une belle variante de l’histoire de bête du Gévaudan, un titre issu de la Torah… on pressent qu’on ne va mourir de rire ici.

Pour autant, c’est absolument jubilatoire d’enquêter dans les pas d’Ercole Fortas et du Dr. Sanviti drapés dans leur statut de notables du village. Leurs investigations les amènent à rencontrer plusieurs personnages hauts en couleur, avec leur part d’ombre qu’on perçoit parfois derrière un fard de respectabilité et de dignité. Petit à petit sont évoqués des drames anciens, des tragédies familiales juste évoquées pour le moment, et peut-être que c’est dans l’histoire sombre du village, dans ses secrets honteux, qu’on découvrira la cause des tourments d’aujourd’hui.

Tout le roman est plongé dans un épais brouillard où évoluent des personnalités troubles très habilement dessinées et une foule anonyme de villageois qui se perdent à l’auberge du village ou se terrent près du foyer dans leurs masures sombres. L’histoire prend son temps pour exister mais évolue durant tout le roman, relançant la crainte, le doute, le mal-être et la peur. Trouverez-vous les indices disséminés avec parcimonie dans une prose bichonnée et particulièrement en harmonie avec l’histoire ? Le terrible twist final ne fera certainement pas que des heureux mais en déplaçant le roman vers un genre autre que le polar il en ravira certainement beaucoup d’autres avec son décorum gothique.

Dans tous les cas, ce coup de théâtre final, discutable, ne nuira pas à l’allure générale d’un roman très sombre éclairé par une plume lumineuse et particulièrement soignée. Une belle surprise !

Clete.

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