Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

DES ANIMAUX DIFFICILES de Rosa Montero / Métailié Noir.

Animales dificiles

Traduction : Myriam Chirousse

« Neuf ans, un mois et douze jours.
Je consigne : je m’appelle Bruna Husky et je suis techno-humaine. »

Ceux qui ont lu Des larmes sous la pluie, Le Poids du cœur et Le Temps de la haine connaissent déjà Bruna Husky. C’est une « rep », une réplicante. Ancienne rep de combat, elle a été transformée en rep de calcul. Elle sait désormais des choses dont elle ignorait même l’existence. Ces techno-humains avaient été créés à l’origine pour servir de main-d’œuvre esclave.

« Je suis un clone humain, j’ai été créée par gestation de quatorze mois dans une cuve de verre et d’acier. »

Et en ce 22 janvier 2111, à Madrid, il lui reste exactement neuf ans, un mois et douze jours à vivre.

L’histoire débute par un attentat contre Eternal, une entreprise spécialisée dans le stockage de flops : des centaines de cerveaux, flottent dans leur cuve comme des jaune d’œuf dans leur blanc, connectés à des ordinateurs quantiques. Une forme d’immortalité conduisant à des organismes super puissants réservée aux plus riches.

Face à cela, une résistance s’organise : le mouvement TOUS OU AUCUN, les « toussistes ».

L’auteur de l’attentat, Tin Octobre, appartient à cette jeunesse déguenillée, perdue, désespérée, dont des centaines de membres disparaissent mystérieusement. Sont-ils morts ? Ont-ils été enrôlés par des cyborgs diffusant une idéologie de violence, une façon de canaliser leur agressivité tout en leur offrant enfin une place dans le monde ?

L’inspecteur Paul Lizard, humain gigantesque, « granitique », à la fois taciturne et tendre, mène alors une enquête extraordinaire avec Bruna Husky et ses amis : le journaliste Mircéa, Yiannis l’archiviste humaniste, Bartolo le boubi goulu…

Rosa Montero nous plonge dans un monde fulgurant.
2111… si loin, si proche.
La mort. L’humanité. L’eau. L’air. La planète. Les autres planètes. La démocratie. Les autres, tout simplement. Le développement de l’IA. La fusion de l’humain et de la machine… ???

L’écriture de Rosa Montero est vive, nerveuse, sensorielle. Elle mêle l’efficacité du roman noir à une science-fiction profondément humaniste. Son style est à la fois tendu et poétique, porté par des dialogues rapides, des images fortes et une grande intensité émotionnelle. Sous le suspense et l’anticipation affleure constamment une réflexion existentielle sur la fragilité humaine, la mémoire, la peur de mourir et notre rapport au progrès technologique.

Une science-fiction brillante, politique et profondément incarnée.

Soaz.

Egalement de Rosa Monero chez Nyctalopes: La chair.

ÉTRANGER À LA DÉRIVE de James Lee Burke / Rivages Noir.

Wayfaring Stranger

Traduction: Christophe Mercier

James Lee Burke est de loin, et depuis plus de trois décennies, le meilleur auteur de noir américain. Au fil des ans, on vous en a parlé huit fois, l’auteur le plus chroniqué chez Nyctalopes. On va juste donc tenter de vous tenter, vous donner envie de lire ce roman qui est peut-être dans ce qu’il a écrit de plus beau.

James Lee Burke a divisé son œuvre en deux grosses parties. D’un côté la saga de Dave Robicheaux, flic à New Iberia en Louisiane et de l’autre la famille Holland racontée à travers l’histoire du Texas. C’est sans conteste le cycle consacré à Robicheaux (25 volumes dont un inédit en français) qui est le plus populaire. Hélas, les dernières livraisons (Clete ou New Iberia Blues) n’étaient plus tout à fait à la hauteur des grandes histoires racontées autrefois. Le vieux Jim aura 90 ans en décembre et s’il écrit toujours des pages merveilleuses, il est aussi devenu parfois un peu confus. Ses meilleures dernières réalisations se situaient sans aucun doute du côté de la famille Holland au Texas (Les jaloux) et c’est Weldon, un de ses membres, que nous allons découvrir dans Etranger à la dérive et la rencontre réjouira certainement tous les fidèles de Burke.

Les fans seront par contre déçus par ce léger manque de respect de Rivages pour ce grand écrivain qui à l’image de Ellroy ou Westlake a donné ses lettres de noblesse à une collection brillante qui fête ses quarante ans cette année. En effet, Etranger à la dérive, est le premier volume d’un série dont nous avons lu les trois volumes suivants ( La Maison du soleil levant, Les jaloux et Un autre Eden). Curieux sens de la chronologie chez Rivages mais qui ne gêne pas réellement puisque Weldon Holland, le personnage principal, n’est plus au centre de l’intrigue dans les romans suivants. Signalons également que le roman est sorti en 2014 aux USA, une époque où sûrement James Lee Burke souffrait moins des ravages de l’âge et ça se voit, ça se lit…

« Au début des années trente, le jeune Weldon Avery Holland est confronté aux célèbres hors-la-loi Bonnie et Clyde, alors qu’ils viennent de commettre un braquage. Weldon leur tire dessus, sans avoir la certitude d’avoir atteint sa cible.
Lorsqu’on le retrouve dix ans plus tard, il vient d’échapper à la mort dans la bataille des Ardennes en sauvant la vie à son sergent et à une jeune prisonnière de guerre nommée Rosita Lowenstein. Weldon, le sergent Pine et la mystérieuse Rosita reviennent au Texas où l’industrie pétrolière est en plein développement. Entre son amour pour Rosita et le monde de rapaces qui l’entoure telle une gangrène, Weldon Holland va jouer son destin sur un coup de tête. »

Etranger à la dérive, arrivé anonymement en juin, est, pour moi, un des plus beaux, peut-être le plus beau roman de James Lee Burke si on laisse de côté certaines merveilles de Robicheaux. Situé au Texas juste après la guerre, le roman montre l’ascension sociale de quatre adultes, découvrant l’horreur de la vie dans un Texas en pleine folie pétrolière. On retrouve bien sûr beaucoup de thèmes familiers : le combat du faible contre le puissant, la guerre, l’argent roi, l’amitié plus forte que tout, l’amour fou, la dénonciation du pillage de la planète et aussi une bonne dose d’humanité bien réconfortante. Même si on n’est pas dans du polar, on prend une grosse mesure de noirceur, distillée intelligemment par un James Lee Burke qui émeut, crispe, glace avec le talent inimitable qui est le sien.

En comparant, les premiers Burke et les derniers Robicheaux, on constatait parfois que la plume de Burke était moins évocatrice, moins charmeuse qu’autrefois. Et là, miracle, tout est à nouveau là. Des personnages très attachants chacun à sa manière, mystérieux, enveloppés dans leur pudeur et créant une incertitude constante sur la force et la valeur de leurs sentiments. Mais aussi des pages lumineuses et un road trip magnifique qui emporte pendant une cinquantaine de pages et qu’on dévore ébloui, le sourire aux lèvres. Enfin, Il est rare de trouver des personnages aussi puissants et émouvants que Rosita Lowenstein… Certains, peut-être, regretteront la fin mais beaucoup comprendront le choix de l’écrivain.

« J’ai toujours été persuadé que l’Ouest américain, comme Hollywood, est un endroit magique, et le plus grand décor de théâtre de la terre. Et je suis aussi convaincu qu’il est hanté par les esprits des Indiens, des hors-la-loi, des missionnaires jésuites, des bouviers, des tueurs à gages, des conquistadors, des vagabonds, des ouvriers chinois ou irlandais, des trafiquants de whisky, des membres de ligues de tempérance, des chercheurs d’or, des chasseurs de bisons, des trappeurs, des prostituées, et cinglés de toutes sortes, tous vivants simultanément autour de nous. Il est inutile de lire des livres pour découvrir les épopées d’Homère; elles commencent juste à l’ouest de Fort Worth, et s’étendent jusqu’à Santa Monica. »

Perle noire !

Clete.

QUITTER LA ROUTE de Dominique Delahaye / La Manuf / La Manufacture de Livres.

Avec Quitter la route, Dominique Delahaye compose un roman d’une grande retenue formelle, centré sur la rencontre fragile de deux trajectoires brisées, celles de Mehdi et Audrey. Loin de tout pathos, le récit s’attache à suivre leurs vies disjointes, appelées à se croiser dans un espace de tension où la rencontre fait figure de bascule silencieuse plus que de résolution.

Le roman s’inscrit dans une logique fragmentaire assumée, faite de retours en arrière, de blocs de mémoire et d’éclats de perception. Cette construction épouse au plus près les états intérieurs des personnages : Audrey traverse une expérience diffuse mais continue de la contrainte affective et de la violence sociale, tandis que Mehdi porte la mémoire traumatique de l’exil et de la guerre, comme en témoigne cette évocation de son passé :

« Il avait laissé derrière lui tout un monde de lumière et de tendresse. La guerre, elle s’était invitée dans leurs bagages et avait traversé la Méditerranée avec eux. »

L’écriture ménage entre eux une proximité sans fusion, maintenant une séparation structurelle de leurs vies qui renforce la singularité de leurs blessures.

Dans cette architecture éclatée, les espaces jouent un rôle déterminant. De Lyon à la Guillotière, de la Croix-Rousse à Fourvière, jusqu’à Roanne, Marseille ou encore les marges de Nanterre à l’époque des bidonvilles, le boulevard des Batignolles ou Saint-Ouen, la géographie du roman dessine une cartographie de la contrainte et du déplacement. Les réminiscences d’octobre 1961 prolongent cette mémoire des circulations forcées et des fractures historiques. Les lieux ne sont pas de simples décors mais des forces actives, inscrivant les personnages dans une mobilité subie, où la route devient moins un horizon qu’un dispositif d’enfermement.

Cette logique de clôture traverse également l’écriture elle-même, comme dans cette image particulièrement saisissante :

« Au-dessus du campement de fortune, le gris d’un ciel anthracite avait comme jeté un linceul sur son enfance. »

La phrase condense la poétique du roman, où la précarité individuelle est constamment traversée par des strates de violence historique et sociale.

L’écriture de Dominique Delahaye, resserrée et sans emphase, privilégie l’attention aux corps, aux gestes, aux micro situations comme écho aux grandes douleurs de l’Histoire autant qu’aux violences structurelles. Cette sobriété produit une tension constante entre ce que le texte retient et ce qu’il laisse entendre, entre la possibilité d’une issue et l’expérience progressive du resserrement. La puissance du roman naît précisément de cette retenue, qui refuse la dramatisation explicite pour mieux installer une forme de gravité diffuse.

En arrière-plan, le roman fait émerger des traces de mémoire historique, notamment liées à la guerre d’Algérie et aux déplacements qu’elle a engendrés. L’évocation du Front de Libération Nationale, la chaîne montagneuse des Aurès ou des populations civiles contraintes à l’exil inscrivent les trajectoires individuelles dans une continuité historique de la fracture et de la dispersion. Cette mémoire de la guerre fait écho à Avoir 20 ans dans les Aurès de René Vautier, autre œuvre traversée par les fractures humaines et morales du conflit algérien.

Quitter la route s’impose ainsi comme un roman de la tension contenue, où la rencontre entre deux êtres ne relève pas de la réparation mais d’une mise en résonance des fragilités. Dominique Delahaye y construit une fiction de l’exil et de l’enfermement social, attentive aux seuils, aux passages et aux impossibilités de stabilisation. Une œuvre sobre et exigeante, qui interroge la possibilité même d’un ancrage dans un monde marqué par la circulation contrainte et la mémoire des ruptures.

Chiara Zinc

LES OUBLIÉS DE LA FORGE MAUVE de Stéphane Bonnefoi / Editions Finitude.

« Il a été embauché au noir comme veilleur de nuit à La Forge mauve, un hôtel où sont logés d’anciens ouvriers depuis la fermeture de l’usine. Mais pour veiller sur quoi ? Sur les fantômes de sa propre histoire ou sur la mémoire d’une communauté sacrifiée ? »

Fils d’ouvrier, producteur à France Culture, réalisateur de films documentaires dont un sur le village ouvrier (l’Ardoise) où il a grandi, homme de lettres discret mais plusieurs fois publié à qui l’on doit notamment une biographie de l’écrivain prolétarien et prix Goncourt Marc Bernard (éditions Le Murmure, 2016) ou encore le roman Le dernier des communistes (éditions Finitude, 2024), Stéphane Bonnefoi a un CV plutôt évocateur et qui explique assez clairement d’où vient Les oubliés de la forge mauve, son nouveau roman publié chez Finitude.

Dans Les oubliés de la forge mauve, on suit un certain Victor, qui se retrouve embauché comme veilleur de nuit « au noir » (et non pas comme veilleur de nuit noir dans le film culte C’est arrivé près de chez vous…) dans un hôtel au nom qui ne dit peut-être pas sa vraie couleur, « La forge mauve ». Cet hôtel se trouve à Sauveterre, une ville qui rappelle bien des villes post-industrielles où un jour tout s’est brutalement arrêté. Cet hôtel n’a pas de singulier que le nom, il héberge également toute une galerie de personnages, des ouvriers privés de leurs boulots qui était le coeur battant de leur vie, impuissants face à une triste réalité, et qui aujourd’hui, perdus et abîmés, se raccrochent à ce qu’ils peuvent, notamment à l’URSS (l’Union Rapatriée des Retraités de Sauveterre). Victor, qui tient assidûment un journal où il consigne son quotidien dans cet hôtel, devient la mémoire de cette petite communauté.

Stéphane Bonnefoi s’amuse avec la langue. La cadence de son écriture happe le lecteur. Les mots avec lesquels il joue, toujours avec malice et poésie, se font l’écho de l’absurdité de la situation des résidents de « La forge mauve ». Les pointes d’humour sont relativement constantes, parfois peut-être prennent-elles un peu trop le pas sur le fond. Mais Stéphane Bonnefoi écrit avec beaucoup d’humanité et tendresse pour ses personnages. Il met en lumière les maux d’une classe ouvrière sacrifiée et abandonnée à sa nouvelle condition. Son engagement est indéniable et il est le souffle même de son livre. En le lisant, on peut penser un peu à Céline, mais aussi au regretté Joseph Ponthus.

Les oubliés de la forge mauve est un roman prolétaire qui marie avec succès le social et la littérature. Il est le témoignage certes fictif, mais bien ancré dans une réalité tragique, d’un monde ouvrier effondré et dont Stéphane Bonnefoi s’astreint à mettre en lumière ceux qui l’ont fait vivre, qui ont lutté pour, mais que l’on condamne par défaut à l’oubli et l’obscurité une fois la lutte perdue.

Brother Jo.

LES BRACONNIERS de Callan Wink / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Beartooth

Traduction: Michel Lederer.

De Callan Wink, il a déjà été parlé dans nos colonnes. D’abord parce qu’il est depuis le départ publié chez Terres d’Amérique qui est une de nos épiceries fines en matière de littérature américaine contemporaine. Ensuite parce que son premier recueil de nouvelles Courir au clair de lune avec un chien volé avait eu de quoi séduire le tenancier du blog. Confessons que nous avons laissé passer son premier roman traduit August (en 2022) mais que nous n’allons pas ignorer aujourd’hui sa dernière publication.

Thad et Hazen, la vingtaine, vivent en autarcie dans une vieille baraque en bois nichée dans les Beartooth Mountains, près du parc de Yellowstone. Abandonnés enfants par leur mère, une femme excentrique et instable, noyés depuis la mort de leur père sous les factures et les arriérés d’impôts, les deux jeunes hommes ne s’en sortent que grâce au braconnage. Ils chassent notamment des ours – dont la vésicule biliaire se vend à prix d’or – pour le compte de « l’Écossais », un colosse inquiétant, dont la fille énigmatique le suit comme son ombre. Lorsque, au retour de leur dernière mission, celui-ci leur propose un marché nettement plus juteux mais bien plus risqué, Thad et Hazen finissent par accepter. Pris dans un engrenage criminel, ils vont devoir affronter la loi comme leurs propres démons.

Callan Wink confirme à nouveau sa maîtrise du sujet et de la plume pour l’exprimer de façon précise. La vie au grand air, dans une nature sauvage, les activités qui s’y rattachent (bûcheronnage, chasse, pêche…) sont décrites avec une très grande justesse. Il n’y a pas à douter que l’écrivain cultive une profonde intimité avec le terroir du Montana.

Mais c’est sur un aspect psychologique et relationnel que le texte de Callan Wink impressionne. Les deux frères vivent sur le fil du rasoir, leurs efforts pour se maintenir désormais que leur père n’est plus sont touchants. Faut-il rester fidèle aux principes de de droiture de celui-ci ou s’en affranchir ? Entre Thad l’aîné et Hazen le benjamin, les tensions vont aller croissant. Le rôle protecteur de Thad n’est peut-être pas taillé à sa mesure. Ou bien alors c’est le côté chien fou de Hazen qu’il ne sait plus cadrer. Parce qu’il faut avancer dans la criminalité et aller au-devant d’ennuis sérieux pour espérer ne pas plonger dans la débine totale, leur face-à-face va se durcir. L’enjeu est aussi de maintenir à flot une cohésion fraternelle mise à mal plus encore par le retour inattendu d’une mère jusque-là bien lointaine. Il y a des secrets enfouis dans cette famille peu portée sur le bavardage. C’est raconté pas à pas par Callan Wink avec beaucoup de délicatesse.

Il y a de la dureté, de la brutalité dans la vie de ces jeunes gens et on pourrait s’attendre à ce que le texte arpente franchement le terrain du roman noir comme suggéré par l’existence d’un bon vilain et de choix criminels. J’ai trouvé que c’était surtout un très convaincant récit familial dont on ressort bien mélancolique.

Paotrsaout

QUE DIEU LES GARDE de Peter Grainger / Flammarion.

But for the Grace

Traduction: Traduction : Nicolas Paul

« Le cheminement était ardu, subtil, délicat et sinueux mais comment diable former un jeune enquêteur autrement ? »

Que Dieu les garde est le deuxième roman de Peter Grainger traduit en français.

Robert Partridge — le véritable nom de l’auteur — y remet en scène l’inspecteur DC Smith et son stagiaire zélé Chris Waters, dans la petite ville anglaise de Kings Lake, que l’on retrouve cette fois sous un triste voile de neige fondue.

Une étrange affaire, que l’on pourrait presque qualifier de crime sans criminel, éclate dans une maison de retraite huppée après la mort d’une vieille dame. Un mois plus tard, les analyses scientifiques révèlent qu’elle est décédée d’une overdose d’héroïne.

Autant dire une piste complètement refroidie…

La présence, dans cette institution, de la mère d’un très haut responsable de la hiérarchie policière de Smith risque-t-elle de compliquer l’enquête ? Et quel rôle jouent les trois amis de la résidente disparue ? Ils étaient cinq au départ… et voilà qu’une deuxième pensionnaire meurt soudainement à son tour.

On retrouve intactes « l’autodiscipline, l’autonomie et l’autorité morale » de Smith, ce personnage auquel on s’était attaché dans Une mort accidentelle. Toujours aussi intuitif, ingénieux et implacable dans sa manière de progresser, il travaille dans les interstices des non-dits, des silences et des expressions fugitives.

Le lieu même de l’intrigue entraîne naturellement des réflexions sur ces vestiges de vie abritées dans les maisons de retraite : des existences souvent brillantes, désormais réduites à un horizon qui se rétrécit chaque jour un peu plus. Sans jamais alourdir le récit, Peter Grainger aborde aussi, avec beaucoup de délicatesse, les questions de l’euthanasie et du suicide assisté.

Qualifier l’écriture de Peter Grainger est finalement assez simple : il suffit de reprendre les commentaires que DC Smith lui-même emploie à propos d’un livre qu’on lui a adressé:

« Le style était clair, concis et précis, mais gardait l’humanité qui faisait défaut à tant d’autres récits sensationnels. »

Une définition qui correspond parfaitement à ce roman : une écriture respectueuse, factuelle et intègre.

Un livre très agréable — presque réjouissant et rafraîchissant malgré les thèmes abordés — dans lequel on boit aussi des quantités impressionnantes de thé !

Soaz.

UNE MORT ACCIDENTELLE de Peter Grainger / Flammarion.

An Accidental Death

Traduction : Nicolas Paul.

« Cependant, durant sa lecture du dossier, il avait remarqué un détail étrange dans le rapport d’autopsie, à partir duquel tout s’était enclenché. »

À son retour d’une mise à l’écart — sanction, rétrogradation ? — l’inspecteur DC Smith hérite d’un dossier déjà traité par la Criminelle. Le passé du policier ne sera jamais vraiment exhumé, sinon par petites touches, « d’une brosse très fine, vu la fragilité de l’œuvre du temps ». Juste assez pour comprendre que Smith est un enquêteur extrêmement expérimenté, sous ses dehors anticonformistes et volontiers drôles. « Depuis plus de trente ans qu’il exerce son métier avec autant de sagacité que d’obstination, Smith n’est pas homme à renoncer, même et surtout quand sa hiérarchie devient pesante. »

L’action se situe dans le Norfolk, comté rural ouvert sur la mer du Nord. Ce décor confère à ce roman noir un calme légèrement brumeux, une atmosphère grise et feutrée qui baigne tout le récit.

Et c’est un roman noir, assez classique dans sa forme : un jeune homme de dix-sept ans, athlétique, retrouvé noyé — accident ou meurtre ? —, des barbouzes bosniaques, des policiers déloyaux… Et malgré cela, la lecture demeure étonnamment paisible et plaisante.

L’enquête semble couler de source, alors qu’elle est menée avec une grande finesse et une rigueur constante et de grandes qualités d’observation.
Est-ce l’effet du jeune Chris Waters — qui aurait sans doute détesté cette expression —, novice « plein de fraîcheur et d’inexpérience », collant aux basques de l’inspecteur Smith ? Grâce à lui, et à l’estime que lui apporte immédiatement DC Smith, le lecteur demeure dans une forme de légèreté confiante généralement absente de ce genre de littérature.

L’écriture est sobre, élégante, efficace.

Peter Grainger, auteur britannique de la série DC Smith, compte déjà onze volumes publiés en anglais et a trouvé ses lecteurs, ceux qui apprécient le style d’enquêtes patientes, humaines et fines aux thrillers ultra-violents. (Même si l’un n’empêche évidemment pas l’autre !)

Flammarion vient d’ailleurs de publier une autre enquête de l’inspecteur Smith : Que Dieu les garde… Voilà qui donne très envie d’y jeter un œil.

Soaz

L’HOMME DU SUD de Greg Iles / Actes Noirs / Actes Sud.

Southern Man

Traduction: Jessica Shapiro.

En 2011, Greg Iles, écrivain déjà reconnu, a été victime d’un grave accident de la route lui occasionnant un coma de huit jours et la perte d’une jambe. C’est à ce moment-là, en se rendant compte de la brièveté possible d’une vie, qu’il se décide à écrire Brasier noir, son grand roman noir sur sa ville natale de Natchez, bourgade perdue au fin fond du Mississipi dans le Deep South, un des états les plus pauvres des USA. Il y évoque sa ville et surtout raconte les luttes raciales, les injustices toujours présentes dans cet état, berceau des encagoulés du KKK. Les vestiges glauques des années de l’esclavage et des grandes plantations où un tout petit nombre a fait fortune en exploitant la douleur, la souffrance et la peine des esclaves sont racontés. En montrant aussi la connerie des héritiers de ces fortunes volées comme la nostalgie pour cette époque chez les descendants de gueux racistes, Greg Iles a produit un roman exceptionnel qu’on quittait franchement désolé tant l’envie d’en connaître plus était grande. Brasier Noir sorti en 2018, chef d’œuvre et premier volet de la trilogie Natchez Burning sera suivi par L’Arbre aux morts en 2019 et Le Sang du Mississippi en 2021 qui poursuivront l’histoire de Natchez et la quête de Penn Cage maire de la ville face au chaos. En 2021, dans Cemetery Road, Iles quittera Natchez pour rejoindre la ville de Bienville et Marshall McEwan un journaliste revenant dans sa ville natale pour découvrir une société fracturée où les injustices d’autrefois sont toujours aussi présentes. On retrouvera d’ailleurs Bienville et Marshall McEwan dans L’homme du sud qui nous intéresse aujourd’hui. Signalons qu’il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu les premiers tomes pour apprécier la qualité de ce roman hors normes. Vous aurez déjà beaucoup à faire avec cette/ces intrigues dissimulées dans le passé ou explosant en 2023.

« Bienville, Mississippi, 2023. À la suite d’une bavure policière qui a coûté la vie à un garçon noir de douze ans, un grand concert hip-hop est organisé à Mission Hill, une ancienne plantation de coton. Des coups de feu éclatent, la police panique et tue une quinzaine de festivaliers innocents, tous noirs. Sans l’intervention pacifiste de Kendrick Washington – qui quelques minutes plus tôt avait marqué les esprits en interprétant sur scène une version détournée de Southern Man de Neil Young, paré d’imposantes chaînes d’esclave –, c’était le carnage assuré. Les images font le tour du monde : un symbole est né.

Mais les symboles attisent les tensions autant qu’ils apaisent. Dans le Sud profond, les vieilles haines se réveillent : incendies meurtriers, représailles, conspirations suprémacistes, mensonges officiels. Tandis que l’Amérique post-Trump s’embrase et va tout droit vers la guerre civile, un candidat indépendant à la présidentielle voit dans le chaos une opportunité historique. »

« L’homme du sud », exploration du Deep South, est une œuvre phénoménale mais qui demande beaucoup de patience et parfois de concentration pour comprendre toutes les finesses de l’intrigue comme ses terribles répercussions. « L’homme du sud » raconte comment, de nos jours, une étincelle et de nombreux quiproquo peuvent engendrer colère et haine pouvant aller jusqu’à une version tout à fait valide d’une guerre civile. Qui est cet Homme du sud, clin d’œil à un morceau de Neil Young qu’évoque l’auteur ? Est-ce Penn Cage combattant inlassable des injustices raciales ? Est-ce Kendrick Washington, un militant noir qui a évité un massacre en se levant, seul, face aux flingues de la police ou est-ce Bobby White un animateur radio qui se rêve président des Etats Unis et qui est prêt à toutes les abominations pour parvenir à ses fins ?  Il est évident qu’on penchera facilement pour Penn Cage qui a tant de similitudes avec son auteur : originaire de Natchez, écrivain, amputé d’une jambe suite à un accident de voiture, atteint d’un cancer depuis des décennies… Greg Iles a certainement mis beaucoup de lui dans le personnage de Penn Cage. Sûrement se doutait-il qu’il n’y aurait jamais de suite. En 2024, Greg Iles se déplaçait en chaise roulante et suivait une chimio pour soigner un cancer qui aura raison de lui début 2025 à 65 ans, quelques mois après la parution de son roman aux USA.

« L’Homme du sud », s’il n’est pas exempt de quelques menues imperfections, est un roman exceptionnel, une fresque extraordinaire sur le Mississippi qui chavire, effraie, enthousiasme, emporte, au suspense bien entretenu avec des scènes parfois ahurissantes, un terrible instantané de ce que l’humanité peut produire de plus abject.

Attention, avec ses monstrueuses 1300 pages, le roman s’appréhende, se mérite, s’escalade, s’explore parfois assez difficilement et nécessite une lecture régulière et particulièrement attentive. On parle d’une immense fresque qui file des plantations du 18ième jusqu’aux luttes ouvertes de « Black Lives Matter ». On est dans la grande littérature noire ; le Deep South qu’on aime. Puisqu’il est cité trois fois dans le roman on évoquera bien sûr, James Lee Burke, plus la série avec  Billy Bob Holland, avocat texan ( La Rose de Cimarron, Heartwood et Bitterhood) que la saga Robicheaux. On pensera aussi à Un homme, un vrai de Tom Wolfe, Ville noire, ville blanche de Richard Price, Tous les hommes du roi de Robert Penn Warren tout comme on appréciera les petites touches de Norman Mailer… Que du très fort et tellement plus percutant que le très vilain Châtiment de Percival Everett dont on a préféré ne pas vous parler en son temps. Enfin, et ce n’est pas le moindre, ceux qui suivent l’auteur depuis longtemps connaîtront des moments de grande émotion, c’est certain.

Sublime cadeau d’adieu de Greg Iles, L’homme du sud, assurément un roman appelé à devenir culte pour tous les amoureux du Deep South.

Clete.

LA DESCENTE, C’EST LE PIRE de Mariana Enriquez / Editions du sous-sol.

Bajar es lo peor

Traduction: Anne Plantagenet

« Dans le Buenos Aires interlope et vibrant des années 1990, Narval, un garçon tourmenté par des créatures obscures et des hallucinations macabres, trouve refuge dans les bras de Facundo, jeune homme à la beauté froide et magnétique qui se prostitue pour vivre. Un troisième personnage, l’instable Carolina, complète ce trio qui plonge dans l’abîme de la drogue, de la violence et de l’amour. »

J’avais fait mon entrée dans l’univers de l’autrice Mariana Enriquez avec le recueil de nouvelles Un lieu ensoleillé pour personnes sombres publié en 2025 aux Editions du sous-sol. L’expérience s’étant avérée concluante, c’est avec une curiosité renouvelée que je me suis lancé dans La descente, c’est le pire, son premier roman publié en 1995 en Argentine mais traduit seulement maintenant chez nous, toujours aux Editions du sous-sol.

Comme l’annonce le résumé, on suit dans La descente, c’est le pire, un certain Narval (choix de prénom qui n’a rien d’anodin), dans une perpétuelle quête de la prochaine dose de cocaïne à s’injecter et qui, au fil des pages, se trouve de plus en plus en proie à des sortes de cauchemars ou visions, dans lesquels il entre en contact avec des sortes de fantômes ou démons assez répugnants et apparemment avides de sexe. On ne sait jamais s’il vit vraiment ces cauchemars ou si ce sont des hallucinations. Dans sa spirale d’autodestruction, il s’amourache de Facundo, prostitué toxicomane, sorte d’adonis abimé, pas toujours très sympathique, souvent désincarné, et au cœur de toutes les obsessions. Il fait l’objet de passions toxiques car nul n’est insensible à son charme ténébreux. Enfin, Carolina, jeune femme fascinée par un monde auquel elle n’appartient pas vraiment, est déchirée entre ses sentiments pour Facundo et Narval. Notre trio erre dans le Buenos Aires nocturne, sans véritable but concret, ce qui limite assez l’intrigue du livre qui n’est jamais très claire.

Mariana Enriquez nous immerge dans les bas-fonds obscures d’une ville fréquentée par tout le « beau » monde de la nuit. Son premier roman écrit à seulement 19 ans n’est pas sans défauts, bien que ses qualités demeurent plus importantes. Il est relativement naïf et on sent que ce qui l’animait lors de l’écriture était propre à une adolescente ou jeune adulte. Ses dialogues, très présents, sont également un peu faiblards. Néanmoins, il a la fougue de cette jeunesse et elle fait déjà preuve d’une assurance indéniable. Elle construit une vraie atmosphère particulièrement sombre avec une dynamique sex, drugs & rock’n’roll. Elle nous donne l’impression de lire un livre de vampires sans vampires, bien que nos protagonistes se vampirisent entre eux ce qu’il leur reste de lumière. Pour cette jeunesse menant intensément une vie dissolue, vie qu’ils consument aussi vite que les clopes qu’ils fument, l’amour et le désir sont de puissantes drogues qui s’accompagnent de cocaïne et d’alcool à foison. Mariana Enriquez distille également du fantastique par petites doses, nourrissant chez le lecteur autant une envie, qu’une frustration. Toute une série d’éléments qui semblent être les bases d’une œuvre largement développée aujourd’hui.

Ce premier roman de Mariana Enriquez est une plongée urbaine au cœur d’un monde nocturne aussi sulfureux et sensuel, que sinistre et enténébré. Poursuivis par leurs traumas, ses personnages crament la chandelle par les deux bouts dans l’effervescence des années 90 à Buenos Aires. Un roman gothique et cru qui se situe quelque part entre Anne Rice et William S. Burroughs.

Brother Jo.

TERRITOIRE DE TRAPPE de Sébastien Gagnon et Michel Lemieux / Rivages Noir.

« Décembre 1913. Aux abords de la rivière Platte, aux confins de nulle part, se dressent quelques baraques de guingois et une église qui ne vaut guère mieux. On peut appeler ça un village. Après des mois de piégeage dans les forêts boréales, Léon redescend fêter Noël avec les siens. Mais en son absence, sa femme est morte et le cadavre de sa fille a été retrouvé dans la Platte. Quand Léon découvre les responsables de la tragédie, lui et ses camarades trappeurs entament une partie de chasse d’un tout autre genre. »

Ce roman, tout en nous montrant l’existence difficile des trappeurs, est avant tout et essentiellement une histoire de vengeance. Et celle de Simon sera aveugle, sans différencier les degrés de responsabilité parmi les villageois qui ne se sont pas occupés de son épouse quand il est parti et qui n’ont pas su sauver sa fille. Tout le village est fautif pour lui et tout le monde doit payer.

On voit très bien la filiation avec les univers de Tarantino et des western spaghettis. La violence à fleur de peau : les poings, les armes blanches, les flingues, les outils de jardinage… la ruse, tout est bon pour Léon, chevalier de l’apocalypse, mais aussi pour ses ennemis fourbes : maire, curé…

Cette quête macabre urgente est contée avec un humour noir décapant dans une langue québécoise qui paraît ancienne avec des mots ou des expressions dont le sens profond nous échappe parfois sans entraver la compréhension. Mais cela dit, le sang a toujours la même couleur et innocents comme salopards vont morfler. Seul espoir, le courage de certaines femmes mais parviendront-elles à arrêter le massacre ?

La folie des hommes montrée dans toute sa vilénie. Au fin fond du Québec, la vie est rude, les hommes encore plus.

Clete.

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