
Avec L’autre côté de la nuit, Stéphane Chaumet signe une fiction réaliste où se croisent destins individuels brisés et appartenances antagonistes.
Le roman nous entraîne dans un labyrinthe historique et moral, à partir d’une intrigue ancrée en 1965, à La Paz, en Bolivie. Gabriel Avendaño, journaliste à l’héritage allemand, y arpente les pistes criminelles pour le quotidien Prensa Libre. Le lieutenant Rivero, aussi subtil qu’un marteau-piqueur, l’introduit sur une scène de crime, un double meurtre : Eva et Werner Grüber, responsables d’un orphelinat. Qui étaient-ils exactement ? Qui est la jeune fille dans la chapelle ? L’arrivée d’Hans Laux, officier de liaison de l’ambassade d’Allemagne, vient complexifier une affaire déjà trouble.
Dans les rues de la ville, l’ambiance révèle la tension et la peur : tanks stationnés, tirs sporadiques, disparitions inquiétantes, exécutions arbitraires, répression politique, élimination des opposants de gauche, suites du coup d’État militaire de 1964. Le roman nous plonge dans les méandres des ratlines, la route des rats, ces réseaux clandestins d’exfiltration nazie après mille neuf cent quarante-cinq.
Les temporalités s’entrecroisent : avant et après-guerre, Europe et Amérique latine, secrets d’État et drames intimes. C’est par l’intrication de ses personnages dans l’Histoire que le récit captive. Stéphane Chaumet excelle à enserrer chaque personnage, qu’il soit fictif ou inspiré de figures historiques, dans les engrenages de l’Histoire. Il compose une partition subtile faite de personnages tourmentés et de confidences aux allures d’aveux. L’humanité des personnages ou leurs velléités d’oppression donnent de la force au récit.
Il brouille toutefois les frontières entre fiction et Histoire. Le roman est solide, documenté, vivant, et tout à fait accessible : il offre à la fois une intrigue captivante et une réflexion sur les cicatrices de l’Histoire. Certains personnages secondaires restent moins incarnés que d’autres : Ce n’est pas un bémol et cela ne nuit pas à l’ensemble car la direction et la force du récit résident dans sa cohérence, la tension qu’il installe. La manière dont il fait circuler l’Histoire à travers les destins individuels est très réussie.
Une pointe d’irrévérence ou d’ironie anime parfois les personnages et les dialogues, c’est appréciable. Parmi ces destins croisés, certains sont directement inspirés de figures historiques :
Clara Knecht, dite La Gestapache, La Poule Noire ou La Chienne, collaboratrice notoire de la Gestapo de Tours, officie au sein d’une des institutions de répression clés du régime nazi. Son tempérament est dépeint par Stéphane Chaumet avec une précision troublante : je dois dire que cela m’a clouée.
D’ailleurs, il est également auteur de poésie et traducteur, il a créé la maison d’édition L’oreille du loup, pour publier des poètes, Tsjêbbe Hettinga, Lila Zemborain, Eduardo García Aguilar et d’autres, à découvrir pour moi. Cela m’a donné envie de lire Même pour ne pas vaincre, sur la guerre d’Algérie, Au bonheur des voiles, ou encore Les Marionnettes, Le goût du vertige et plus.
Née Élise-Claire Dubost en 1914 à Schiltigheim, Clara Knecht, cette ancienne prostituée du haut clou de la bourgeoisie alsacienne, réputée pour sa cruauté, est crainte par les résistants arrêtés. Son sort après-guerre demeure mystérieux. Un parcours, entouré de rumeurs et de secrets, illustre les mécanismes impitoyables de la répression nazie. Dénoncée pour son rôle actif dans les interrogatoires, les arrestations, les tortures, et la traque des opposants au régime nazi, elle est condamnée à mort par contumace par la cour de justice d’Indre-et-Loire, en 1945. Pourtant, après-guerre elle se volatilise, cela reste un mystère non élucidé de cette période : probablement exfiltrée entre août et septembre 1944, Clara Knecht disparaît, certes, mais où ? Sa fuite est jonchée de rumeurs et d’incertitudes que nous suivons dans le roman.
Autour de Clara Knecht gravitent d’autres figures obscures et réelles, avec des rôles et des postures politiques différentes, à découvrir au fil du texte. Parmi elles, et entre autres, l’évocation de L’abbé Henri Péan, un résistant bien réel, plonge le lecteur dans les mécanismes d’une répression implacable sous l’Occupation.
Au-delà de l’intrigue, le roman explore les séquelles de la guerre, la torture, les réseaux clandestins informels, les fuites de l’après-guerre, jusqu’à leur prolongement en Amérique latine, marqué par l’existence de réseaux secrets; ces enclaves où l’idéologie nazie a survécu protégée par l’opacité des dictatures sud-américaines, comme ceux liés à Paul Schäfer, un ancien infirmier militaire, et Colonia Dignidad au Chili en 1961, qui collabora avec la police politique sous le régime d’Augusto Pinochet.
Stéphane Chaumet joue avec les frontières entre reconstitution et tentative de reconstruction, une interprétation personnelle que j’ai donc fort appréciée. Ceci dit, si L’autre côté de la nuit s’inscrit dans la veine du roman noir, il s’en distingue peut-être par son ancrage historique plus marqué, qu’admettons, Chiens des Ozarks qui se déploie dans une fiction pure… Tchakatak !
Il brouille à merveille les frontières entre fiction et réalité, nous rappelle que les fantômes hantent les lieux, mais encore les mémoires, les consciences, les sociétés entières. Il invite à questionner la mémoire, les secrets et l’héritage des violences passées. L’autre côté de la nuit n’est pas qu’un roman sur le passé : c’est une plongée dans nos propres zones d’ombre. Interroger nos silences. Qu’avons-nous choisi de voir, d’oublier hier, et aujourd’hui ?
Chiara Zinc
En sus :
Le bandeau émet : « chasseuse de nazis de la France à la Bolivie ».
Pierre Vidal-Naquet qui cherche à réduire l’ambiguïté par les preuves, à dénoncé l’instrumentalisation mémorielle du procès tardif de Klaus Barbie, alias Klaus Altmann (protégé par un mélange d’intérêts politiques, via son rôle de conseil au gouvernement bolivien) par exemple, permettant de se présenter comme étendard de la lutte contre l’impunité. Les crimes de guerre sont prescrits, les crimes contre l’humanité, non.
Quelques citations à l’arraché : « Le négationnisme n’est pas une révision historique, mais une entreprise de destruction de la mémoire. Il ne s’agit pas de discuter des faits, mais de nier leur existence même, pour des raisons purement idéologiques. »
« Chaque crime contre l’humanité doit être reconnu pour ce qu’il est, sans qu’on cherche à en atténuer la portée en le comparant à d’autres. La mémoire n’est pas un jeu à somme nulle.










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