Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

DES GARÇONS COMME IL FAUT de Serena Gentilhomme / La Manufacture de livres/ la Manuf.

Faux-semblants de la haute, chimères dorées et mirages de l’élite. Derrière le vernis des Parioli, quartier chic de la bourgeoisie romaine, affleurent leurres sociaux et illusions de caste. Des garçons comme il faut, un récit sans catharsis, à issue fatale.

_ « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? »

Oui, une atmosphère lourde et opaque, celle des années de plomb.
Serena Gentilhomme, spécialiste de la littérature italienne, propose une reconstitution portée par une écriture dense qui, à l’instar de Romanzo criminale de Giancarlo De Cataldo, dépasse le simple fait divers pour en révéler les ressorts sociaux et politiques.

Ce récit d’enquête, – dont les faits sont donc connus – fondé sur les archives judiciaires italiennes et sur des témoignages directs, retrace le massacre survenu en 1975 à la villa San Felice Circeo, près de Rome. Il mêle reconstitution fictionnelle et analyse critique, dimension judiciaire et lecture politique. Cette superposition de niveaux de lecture interrompt parfois la linéarité du récit et reflète la lente évolution des mœurs parallèlement à la transformation progressive du cadre législatif.

L’Anatomie d’un massacre, Acte I, est précédée d’un extrait de La Ricotta de Pier Paolo Pasolini. Trois fils de bonne famille identifient leurs cibles, manipulent à souhait la Signorina Donatella pour exécuter dans la haine deux proies trop confiantes : les meurtres sont prémédités sur les femelles de la Montagnola.
Donatella Colasanti, 17 ans, ignore les signaux d’alerte du drame à venir et pressent la violence sans en saisir pleinement la portée. Malgré les mises en garde explicites de son amie Nadia, elle se livre aux garçons des Parioli. Nadia refuse de venir, à contrario de Rosaria López, 19 ans, qui accepte l’invitation pour la remplacer.

Le récit expose alors les étapes d’un aveuglement progressif : stratégies de prédation froides et calculées, chasse et exploitation des failles sociales au travers du mépris de classe et de l’impunité élitiste. L’escalade se cristallise par un repérage ciblé et des amorces émotionnelles. Petit à petit, ce qui est initialement inacceptable érode les barrières morales des deux jeunes filles.
Donatella succombe à l’emprise, rationalise, confond richesse et fiabilité puis chute avec Rosaria.

La sidération psychologique, amplifiée par la terreur, l’angoisse et l’impuissance face au changement de ton des garçons comme il faut, annonce le pire tandis que la dissonance cognitive agit comme un piège paralysant.

Fuir au moment où, justement, elles ne disposent plus que d’un infime pouvoir d’autonomie pour se déplacer ?

Trop tard : à une seconde près, elles sont cloîtrées dans une Fiat 127.

Ce 29 septembre 1975, les deux jeunes femmes conviées à la fête sont aimantées par un guet-apens soigneusement orchestré dans une villa de plage isolée. La villa Moresca de San Circeo au quartier de Punta Rossa qui appartient à la famille d’Andréa Girha. Loin d’un simple rendez-vous mondain, la soirée bascule rapidement dans une mécanique de violence méthodique, où l’isolement du lieu devient un outil de domination et de contrainte.
S’ensuivent trente-six heures de tortures, de viols et d’humiliations d’une extrême violence, qui s’enclenchent, de façon ironique, au son de Wagner, en particulier la Marche funèbre de Siegfried.

Dans l’Acte II, Conflits, verdicts et destins, Pier Paolo Pasolini et Italo Calvino s’opposent sur l’interprétation du drame : bourgeoisie et institutions d’un côté contre lecture d’une violence masculine et sociale universelle de l’autre.
Or, on ne peut réduire le massacre du Circeo à une simple violence de classe : les idéologies en jeu relèvent aussi de hiérarchisations raciales. Ces violences touchent par écho toutes les femmes, a fortiori les femmes noires, et s’inscrivent dans des discriminations croisées héritées de l’esclavage et du colonialisme, perpétuées par les institutions contemporaines.

Donatella Colasanti endure vingt ans de procès de 1976 à 1996 au cours desquels sa parole est avilie par les avocats de la partie adverse sans que son calvaire ne soit entendu pour la protection d’autres victimes à venir. Jusqu’à son dernier souffle, elle dénonce une tyrannie de la justice italienne et ses indulgences pour sa propre histoire.

Elle est par ailleurs inflexible et lucide lorsqu’elle se prononce quand, en décembre 2004, Angelo Izzo qui a bénéficié de plusieurs aménagements de peine au fil du temps, est autorisé à sortir de prison sous conditions strictes :
Il est dangereux. Il hait le genre humain. Ne lui accordez pas de remise de peine ! Et surtout, ne le remettez pas en liberté !

Les alertes de Donatella s’inscrivent dans un débat plus large sur les conditions de réinsertion des auteurs de crimes particulièrement graves. Angelo Izzo, surnommé le monstre du Circeo, a en effet bénéficié, près de trente ans après les faits, d’un régime de semi-liberté accordé en décembre 2004 par les juges de Palerme.

Si les juges se montrent cléments envers lui, c’est à cause de sa bonne conduite carcérale, étant donné qu’au cours des dernières années, Izzo a su se tenir à carreau. Au plus, il est plein de bonnes intentions. À la question rituelle sur ses projets une fois libéré, il répond par des propos édifiants, il veut aider les gens, un maximum de gens, à commencer par Maria Carmela et Valentina, l’épouse et la fille de son co-détenu Giovanno Maiorano, qui est devenu comme un frère pour lui.

Le 28 avril 2005, sous ce régime de semi-liberté, après sa condamnation à perpétuité, il commet deux nouveaux meurtres atroces à Ferrazzano, ceux de, Maria Carmela Linciano, 49 ans et de sa fille Valentina, âgée de seulement 14 ans, deux nouvelles victimes enterrées vivantes.

Il déclara par la suite : « J’ai même collaboré avec la justice, mais je l’ai fait uniquement pour revenir commettre des crimes dehors, je n’ai jamais voulu faire autre chose. »

En 1983, Donatella Colasanti témoigne avoir vécu qualcosa che va al di là dello stupro, quelque chose qui va au-delà du viol.

Ni théoricienne, ni activiste du féminisme militant, elle est devenue une figure emblématique de la prise de conscience des violences faites aux femmes en Italie. Bien qu’elle ait voulu se réapproprier son identité personnelle – Non voglio più essere vittima, je ne veux plus être une victime –,son témoignage continue d’être mobilisé comme mémoire du massacre et dénonciation des violences sexuelles autour de la domination masculine.

Donatella Colasanti meurt à l’hôpital Regina Elena de Rome le 30 décembre 2005, à l’âge de 47 ans. Ses dernières paroles rapportées par son avocat auraient été :
Battiamoci per la verità, battons-nous pour la vérité.

Chiara Zinc

PS: Avant 1981, sous le Code Rocco, le code pénal italien adopté sous le régime de Benito Mussolini de 1930, le viol était classé comme delitto contro la moralità pubblica, crime contre la moralité susceptible d’arrangements par le matrimonio riparatore, le mariage réparateur. Depuis le massacre du Circeo, il y a eu une prise de conscience sur la représentation des auteurs de violences. Par la loi n°66 du 15 février 1996, le viol est reconnu comme crime sur la personne et non plus comme une atteinte à la morale publique.

LA GUERISSEUSE DE CATANE de Simona Lo Iacono/ Métailié.

Virdimura

Traduction: Serge Quadruppani

« Mon père Urìa me souleva dans ses bras, me fit flairer le vert qui tachait les pierres, l’air fumeux du volcan, les fleurs qui surgissaient de la lave. Et il dit : Te voilà enfin. Forte comme les murs qui ceignent Catane. Verte comme la mousse qui affleure sur le dur. Sois bénie, fille bien-aimée. Tu t’appelleras Virdimura, Vertdemur. »

1302. En Trinacrie. La Sicile d’alors.

Ce n’est pas un roman noir au sens habituel du terme. Pourtant le noir est partout : celui de l’époque marquée par la discrimination (envers les juifs, les femmes, les pauvres), le rejet du progrès, l’intolérance, et le fanatisme religieux…Le noir aussi du rat noir porteur de la peste… noire et celui de la lave de l’Etna qui domine encore aujourd’hui Catane.

Uria apprend à la jeune Virdimura à manier le forceps, à extraire les nouveau-nés du ventre de leur mère, à apprendre des morts, par la dissection, les secrets de la chair, à reconnaître les herbes et concocter des remèdes…

Mais il sera répudié pour son savoir, et la laissera seule.

Virdimura poursuit alors son œuvre : elle observe, analyse, expérimente… Elle consacre sa vie — et la risque chaque jour — à écouter et soigner les pauvres, les marginaux, les femmes victimes de violence. Toujours dans la clandestinité, puisqu’une femme ne peut exercer la médecine:

« J’étais une diablesse, disaient les chrétiens. J’étais impure, disaient les juifs. J’étais perdue, disaient les Arabes. »

Inspiré d’une figure historique authentique — Virdimura, considérée comme l’une des premières femmes médecins officiellement reconnues en Sicile au XIVᵉ siècle — le livre prend la forme d’un plaidoyer. En 1376, elle tente d’obtenir le droit d’exercer son métier, tout en gardant en mémoire les paroles de son père:

« Et même si on te traduit devant la justice, manifeste ton respect aux juges mais ne pactise pas. A chaque interrogation, réponds toujours de cette manière : Vous ne l’entendez pas, le cri des derniers qui monte de la terre ?»

C’est un roman court, bien construit, documenté et sensible. Pour son premier roman traduit en français, Simona Lo Iacono s’exprime avec humilité, poésie et pudeur pour évoquer l’intime.

Un livre qui redonne du courage à ceux qui pensent parfois que 700 ans n’ont pas suffi à vaincre l’obscurité des hommes…

Soaz.

NOS DERNIERS JOURS SAUVAGES de Anna Bailey / Sonatine.

Our Last Wild Days.

Traduction: Eloïse Esquié.

Jacknife, une petite ville oubliée au fin fond des bayous. Sous la chaleur moite de la Louisiane, les habitants vivent au rythme de la nature – et de ses menaces. Marécages dangereux, reptiles venimeux, cyclones dévastateurs… Mais aussi sauvage soit ce monde, le pire des dangers, ici comme ailleurs, vient souvent des hommes. Loyal le sait trop bien. À dix-sept ans, elle a fui Jacknife après un drame qu’elle porte encore en elle. La voilà contrainte d’y revenir, pour s’occuper de sa mère malade. Plus que tout, elle appréhende ses retrouvailles avec les Labasque, une famille de parias qui gagne sa vie en chassant les alligators des marais. Elle a en effet longuement fréquenté Cutter Labasque, sa meilleure amie de l’époque, et de ses deux frères, avant de les trahir puis de s’enfuir. Lorsqu’un des Labasque est retrouvé mort dans des circonstances troubles, Loyal va se jeter à corps perdu dans une quête de vérité. Pour comprendre. Pour réparer. Pour, peut-être, se libérer. Mais à Jacknife, les secrets sont nombreux et rien ne se passe jamais comme prévu.

J’étais passé à côté d’Une pluie de septembre, premier roman de l’autrice britannique Anna Bailey, publié en 2021 chez Sonatine. Tentative de rattrapage de ma part en lisant son second roman, Nos derniers jours sauvages, à nouveau publié chez Sonatine. C’est en voyant l’alligator en couverture que j’ai, comme qui dirait, mordu à l’hameçon…

Ne cherchez pas la ville de Jacknife, aux Etats-Unis, sur une carte car cette ville n’existe pas. Inventée de toutes pièces par Anna Bailey, je présume que c’est plus confortable pour quelqu’un qui n’est pas du pays de créer une ville et de tenter de la rendre la plus crédible possible, plutôt que de situer l’action dans une ville que l’on ne connaît pas assez pour ne pas risquer de se rater. Bienvenue à Jacknife, donc. Une petite ville de Louisiane, en plein Bayou, où une usine pollue allègrement le territoire et empoisonne ses ouvriers, et où les marais et leurs vieilles légendes sont peuplés d’alligators et de serpents. Jacknife est de ces endroits immuables où le temps semble s’écouler plus lentement qu’ailleurs et où les mœurs évoluent peu. Ses habitants, pour certain(e)s ambigus, ne sont pas tous très fréquentables. On y est notamment confronté à la pauvreté, la violence et les ravages de la drogue. Un climat endémique dont les responsables sont à chercher jusqu’à dans les forces de l’ordre où la corruption demeure. C’est dans ce cadre qu’évoluent nos personnages, bien souvent abîmés, où une mort et une disparition font l’actualité.

Là où excelle Anna Bailey avec Nos derniers jours sauvages, c’est dans la mise en place d’une atmosphère où règne une chaleur lourde et humide. Le décor est parfaitement planté. L’immersion est plus convaincante encore quand elle nous emmène à la chasse à l’alligator, qui constitue l’une des forces du livre, et certainement sa principale originalité. Un autre atout de l’autrice est de véritablement prendre le temps de développer ses personnages, même si certains sont peut-être un poil trop stéréotypés. Le récit est très fluide et nous tient sans mal en haleine et ce sans jamais s’enliser, une tension demeurant au fil des pages et l’histoire ne manquant pas de rebondissements. Elle aborde également des sujets pertinents tels que les liens familiaux, l’homosexualité, l’addiction ou la démence, mais surtout les questions du deuil et de comment réparer nos torts.

Si vous aimez le Southern Gothic, il y a peu de chance que vous soyez déçu par Nos derniers jours sauvages, second livre d’Anna Bailey. Un roman noir totalement ancré dans son territoire, hanté par de vieux fantômes et dans lequel les secrets sont parfois lourds de conséquences. Une convaincante plongée dans le Bayou où les hommes sont parfois plus dangereux encore que les reptiles carnivores que l’on y trouve.

Brother Jo.

SALES GOSSES de Mathieu Lecerf / Harper Collins.

Les silences familiaux et les non-dits provinciaux tueraient-ils plus que l’anonymat et vacarme citadins ? Simon François avec La Proie et la meute ou La Plupart des hommes et Mathilde Beaussault avec Les Saules ou La Colline y ont clairement répondu récemment. Après les angles respectivement solognots et bretons des auteurs précités, Mathieu Lecerf enfonce le clou et défriche à la faux une nouvelle voie au cœur des sinistres de traverse. L’histoire est cette fois normande mais toute aussi charpentée d’amertume adolescente.
Hier donc, au mitan des années 80, Jimmy rencontre Sidonie et la symbiose trouble est instantanée entre les deux gamins. Appelons ça de l’amour, même si leur jeune âge n’en interprète pas encore toutes les nuances. Mais la jolie, voire lumineuse, Sidonie perd la vie et l’innocence sous les coups pervers et supposés du daron de Jimmy. Trois décennies plus tard, celui-ci reçoit une dernière missive du paternel incarcéré lui jurant corps et âme ne pas être responsable du meurtre dirimant. Bousculé par les mots du patriarche mourant, Jimmy décide de retourner au pays, quelque part entre Elbeuf, Le Thuit de l’Oison et la Saussaye, pour démêler l’écheveau de doutes qui entrave sa vie. Il comprend vite que retourner la terre maternelle à la bêche n’est pas sans conséquence. Du limon émergent bientôt vieilles rancœurs et secrets imputrescibles. Les souvenirs d’enfance plutôt souriants effleurent, mais l’adolescence ravagée s’impose. Les premiers copains s’effacent et les années d’initiation tournent à l’aigre dès lors que les rêves se confrontent au réel. Les gentilles escarmouches enfantines laissent la place à de plus sévères tragédies. Le drame majeur fait tout voler en éclats et Jimmy en est encore là lorsqu’il retrouve les lieux après plus d’un tiers de siècle. Avec un géniteur assassin et violeur, le gamin s’est construit de guingois et tangue en devenant adulte. D’une époque à l’autre, Mathieu Lecerf opère une intéressante métamorphose des mots. Ceux du petit Jimmy, pleins de couleurs, tournent au gris lorsque la quarantaine surgit. La mue des voix et des convictions pousse le fils à remettre ses pas dans ceux du père. Pour comprendre d’abord, pour prouver la non-culpabilité ensuite, jusqu’à un dénouement forcément clanique, qu’évidemment nous tairons.
Après une trilogie remarquée au service du thriller parisien (La Part du démon, Au royaume des cris et La Mort dans l’âme chez Robert Laffont et Pocket pour leur version poche), Mathieu Lecerf s’attaque avec ces Sales gosses à une ruralité non moins noire et aux dangers de la promiscuité en vase clos et agreste. Si le personnage central du gosse introverti devenu écrivain en bout de course est un tantinet entendu, le traitement adéquat d’épineux sujets tels que les relations entre les générations ou les impossibles rédemptions donne corps à un texte appréciable.

JLM

LES AMOURS EN FUITE de Kevin Barry / Métailié.

The Heart in Winter

Traduction: Carine Chichereau

Kevin Barry est irlandais, auteur de Voyage à Tanger, son dernier roman paru chez nous en 2020. Collaborateur de plusieurs journaux comme le New-York Times et Granta Magazine, il nous convie aujourd’hui à un magnifique western écrit avec une plume remarquable, un vrai plaisir.

Nous sommes à Butte dans le Montana en 1891, une zone minière où viennent se divertir beaucoup d’hommes après le boulot. Butte est une ville du vice et de la débauche et, dans ce lieu où il s’est perdu, vit notre héros Tom Rourke, une espèce de dandy désargenté, loin d’être un « cowboy » et qui n’a pas tenu une demi-journée dans la mine. Il survit comme assistant d’un photographe le jour et comme rédacteur de lettres d’amour pour célibataires illettrés contre quelques piécettes ou quelques verres toutes les nuits.

Dans un excellent et cocasse premier chapitre, suivant Tom Rourke, nous allons découvrir Butte « by night » : de saloons en bordels puis en fumeries d’opium, sa faune d’Argentins, de Chinois, de Croates, d’Allemands et forcément d’Irlandais comme Tom Rourke, tous semblant être allés au bout de leur chemin. Toutes les nuits, Tom Rourke se perd, boit et fume pour masquer sa triste réalité. L’atmosphère est proche de l’excellent Deadwood de Pete Dexter adapté en série avec notamment Timothy Olyphant.

Et puis un jour, débarque Polly Gillespie, une jeune Irlandaise venue depuis la côte Est pour épouser un vieux célibataire et, dès le premier instant, Tom Rourke tombe amoureux. Et comme la demoiselle succombe aussi au charme du jeune assistant, sûr que le meilleur est à venir, le pire aussi. Vous le savez, l’amour, le vrai, le seul, celui-là oui… il rend fou, non ? Et les deux jeunes amants, bien perturbés, vont s’enfuir en plein hiver du Montana avec un magot dérobé de 600 dollars vers la lointaine Californie. Le roman prend alors un bel envol avec un superbe périple aux multiples rencontres attachantes, amusantes et surprenantes mais aussi qui s’avèreront parfois dramatiques voire terrifiantes. Un vrai bonheur de lecture ! On côtoie ici la beauté de True Grit de Charles Portis immortalisé à l’écran par les frères Coen avec Jeff Bridges en 2011.

L’amour est-il plus fort que tout ? semble interroger Kevin Barry. Commencé comme une comédie sentimentale de la dèche Les amours en fuite s’épanouit en grand roman humain et d’aventures écrit avec une plume délicieusement obsolète et d’une grande finesse. Du grand western !

Clete.

LA COLLINE de Mathilde Beaussault / Seuil.

«Elle tremble encore.
C’est terminé. L’enfant est né.
Ses mains le cherchent, entre ses jambes.
Ses yeux le cherchent, à droite, à gauche.
Son regard halluciné bute contre la porte qu’on referme. À clé.»

Monroe a dix-sept ans. Elle cherche son nouveau-né. Mais c’est Edouard, un papi, qui entend comme un miaulement au fond « du conteneur à poubelles enterré devant l’immeuble ». Et c’est Etienne un pompier qui, « avec harnais et cordes », découvre « un sac mal fermé et un autre, juste à côté, avec un bras minuscule qui dépasse.»

On plonge immédiatement dans l’horreur.

Les voix du papi, du pompier, puis de l’aide-soignante, Guilaine, à qui l’enfant est confié alternent tout au long du récit. S’y mêlera celle de Monroe, séquestrée, perdant peu à peu ses forces dans une mare de sang, et celle de sa mémoire qui effiloche les souvenirs de sa grossesse passée chez Madeleine, sa grand-mère guérisseuse, au Rocher :
«Le Rocher, lieu-dit habité par la grand-mère depuis plus de quarante ans, est au milieu de nulle part. On pourrait croire le lieu en déshérence tant les herbes sauvages ont pris possession de l’endroit. »

L’enquête policière se déploie sous forme de procès-verbaux d’audition, qui rythment ce chant choral :

«L’environnement Le 11 boulevard de Bulgarie se situe dans le quartier Le Blosne. Long de 400 mètres, le boulevard se trouve au nord près du CHU Rennes – Hôpital Sud. Différents immeubles d’habitation comportant pour certains des commerces sont implantés de chaque côté dudit boulevard.»

« Parce que c’est pas une histoire inventée » Mathilde Beaussault ne cherche pas à désespérer ses lecteurs en racontant la noirceur de l’âme humaine. Dans cette galerie d’hommes et de femmes sortis de l’ombre – et où il y a d’ailleurs autant de femmes que d’hommes – personne ne se pose ni en victime ni en héros. Les voisins d’ordinaire indifférents, les pompiers malmenés dans leurs interventions, le personnel soignant débordé dans un hôpital en décrépitude : tous font preuve de bienveillance et de générosité. La ville et la campagne ne s’opposent pas ici en rivalité, mais comme un équilibre possible.

Avec La Colline, Mathilde Beaussault signe un roman noir où l’intime et le social s’entremêlent dans une tension constante. C’est violent, maîtrisé, solidement construit. L’écriture est tendue, sensorielle : Elle provoque une immersion physique qui peut parfois déranger le lecteur. Comme dans Les Saules, où la petite Marguerite était mutique, Monroe s’enferme dans ses dessins – le silence restant pour les êtres en souffrance, la seule arme pour résister car il laisse encore filtrer une forme fragile de lumière.

Soaz.

ET COULE LE SANG DU DÉSERT de Nathalie Gauthereau / Rouergue Noir.

Tout être humain, quelles que soient sa race, sa nationalité, sa foi religieuse ou son idéologie, est capable de tout et de n’importe quoi.
Chester Himes

Que devient-on quand on est marqué au fer par un traumatisme extrême oscillant entre casse psychique et effondrement mental irréversible ?

Ce roman noir avale les flux migratoires via une traversée maritime cauchemardesque et dévorante. Il illustre le passage obligé dans un désert impitoyable, Sehba au sud de la Libye, une plaque tournante où transitent des migrants subsahariens dans des camps de détention démultipliés et des prisons illégales.

Ces centres de détention qu’ils soient officiellement rattachés aux autorités ou non dissimulent des actes de tortures, des viols, des déportations, des marchés aux esclaves, de véritables abattoirs humains, ainsi que des situations de famines, de travail forcé, de location et de prostitution de détenus.

« Quand on vient du Sénégal, on passe par le Mali et on remonte vers l’Algérie ou le Maroc pour arriver en Espagne. Ceux qui préfèrent entrer en Europe par la Grèce ou l’Italie traversent la Libye et la Tunisie. »

Sur la route, les réseaux de passeurs forment des écosystèmes, des pièges systémiques collants comme des toiles d’araignées qui enferment dans des cycles de violences inextricables.

Séparé de ses compagnons et en état de choc, un Sénégalais au trajet migratoire brutal, « Le Libyen », fait surface à Menton, un des points d’entrée frontaliers possibles. Il incarne alors l’ombre noire, l’âme damnée sortie de ce désert impitoyable : rescapé parmi les rescapés zombifiés, en état de choc, dissocié par les visions de meurtres et de noyades, il succombe à la rage de pulsions homicides : guetteur à Marseille pour survivre, pris sous les ailes brûlées de Nasser, un Chibani, ancien sicaire du quartier, il honore ses premiers contrats, passés sur Telegram, et s’enfonce dans les limbes de l’exécution sur ordre comme shooter. Chambéry, banlieue parisienne, Grenoble.

Ce migrant devient le fantôme noir des cités, il fusionne l’anonymat d’un migrant avec les violences urbaines incandescentes, hante les luttes intestines du narcotraffic ou les déracinés sont des armes jetables dans les luttes claniques et les rivalités mortelles.

Frères d’exil antagonistes et de solitude abyssale, alors que “Le Libyen” incarne un spectre hanté par des malheurs qui rejaillissent sur le territoire français, Kofi Diallo est d’abord un étranger en situation irrégulière qui veut s’insérer. L’idée d’insertion implique déjà de voir l’autre en périphérie de. Hors les murs.

Kofi Diallo devient par des concours de circonstances fortuits et heureux, hébergé gratuitement, soutenu puis recruté comme assistant juridique de Maître Pariset, avocate pénaliste au barreau de Lyon. Courageux, intègre, ouvert et généreux, Kofi Diallo surmonte ses tourments, la précarité, des inquiétudes et difficultés personnelles liées à sa famille, sans que cela n’empêche en rien son empathie et sa sollicitude pour autrui.

Il ne s’agit pas de distinguer cette fausse dichotomie qui voudrait séparer le bon grain de l’ivraie. Les brûlures de l’exil noircissent toutes les âmes :
Et coule le sang du désert.

Par le triptyque Police – Justice – réseau de narcotrafic, Nathalie Gauthereau croque une galerie de portraits fracturés sans concession. Elle vise une compréhension humaine documentée et très lucide des enjeux pluriels et complexes qui tournent autour de l’exil.

La capitaine Fanny Costa, une policière impliquée qui déborde pourtant du cadre de référence pour aider Léa Francourt, cette jeune fille instrumentalisée de tous côtés, autour de stocks cachés et de représailles.

Betty, une jeune prostituée de rue nigériane sans ligne de fuite, bouleversante.
Autour de la fragilité adolescente, il y a comme un espoir au goût de madeleines : Léa Francourt.

N’en dévoilons pas plus : narcotrafic, accusés, parties civiles, crimes, aide juridictionnelle, accords de Dublin, mineurs non accompagnés, viols, proxénétisme, quartiers, représailles, rabatteurs, traumas, cités, la douleur irradie à toutes les étapes de la migration. La ligne d’arrivée aux frontières européennes n’assure ni la réussite ni la sécurité.

Nous ne sommes peut-être pas au point du polar noir terminal, mais la cité, les cités, Hoche à Grenoble, Chambéry et banlieues parisiennes sont perçues dans le livre comme des arènes vides, fantomatiques, désincarnées de leurs habitants. Selon les discours stéréotypés, ces derniers vivraient dans des zones de non-droit, presque vidés de corps et d’esprit, absents ou confondus avec les murs eux-mêmes et l’économie souterraine.

Aucune vie quotidienne des habitants n’y apparaît vraiment hormis la casse. Habitants hors champs, probablement, un choix narratif pour cibler l’urgence des problématiques systémiques de l’exil et leurs intersections criminelles ?

J’ai eu plaisir à découvrir le troisième titre de Nathalie Gauthereau, sans avoir lu les précédents.

Chiara Zinc

MORDRE LA POUSSIÈRE de Frank Bill / Plon.

Back To The Dirt.

Traduction: Yoko Lacour

Voilà un retour qui fait vraiment plaisir. Certains se souviennent certainement des débuts de Frank Bill en France. C’était il y a plus d’une décennie avec un remarquable recueil de nouvelles publié par la Série Noire et intitulé Chiennes de vie. Dans l’édition originale Crimes in Southern Indiana: Stories. Frank Bill y racontait la réalité de la violence de sa petite ville natale de Corydon où il vit encore, au fin fond de l’Indiana, un trou perdu de 3000 habitants. S’en est suivi son premier roman l’année suivante: Donnybrook adapté à l’écran par Tim Sutton en 2018. En 2017 Kill Bill a également écrit une dystopie The Savage qui n’est jamais parue en France.

Pour situer un peu l’auteur, sachez que dans ses remerciements, il cite Donald Ray Pollock qu’il remercie pour son soutien et ses conseils. Tout comme Pollock ou McCarthy, Frank Bill aime à montrer le pire des hommes. En conséquence et comme les deux précédents ouvrages, Mordre la poussière est fortement déconseillé aux personnes fragiles ou sensibles. Outre Pollock dont l’exposition de la violence est proche quoiqu’un peu différente, on pourrait aussi citer Harry Crews, Benjamin Whitmer, Daniel Woodrell sans oublier Alan Heathcock. C’est selon : du white-trash, du southern gothic, du rural noir… C’est surtout une explosion de violence crue, le pire de l’Amérique, mais comme tous les auteurs précédemment cités, montré, exposé et parfois même expliqué avec beaucoup de talent.

« Miles Knox est un vétéran du Vietnam qui redoute de perdre son emploi – et avec lui, le lien ténu qui le rattache à une vie stable – pour une bagarre avec un collègue ouvrier. Les traumatismes de la guerre et ses efforts pour contrôler les accès de rage dus à son addiction aux stéroïdes compliquent aussi sa relation avec sa copine, Shelby, une strip-teaseuse au cœur d’or. Du moins est-elle plus douce et généreuse que son frère Wylie, en cavale après son implication dans la mort de deux dealers d’oxycodone. Lorsque Wylie kidnappe Shelby et va se terrer dans le havre de campagne de Miles, la situation menace de déborder l’ancien combattant. »

Jabs, crochets, uppercuts et coups de latte… mâchoires brisées, arcades explosées, nez défoncés… C’est bourré d’adrénaline, ça pue la testostérone, du sang partout. Violence et douleur confondues, Miles extériorise ce qu’il a si longtemps tenté de contrôler. Pas un mauvais type Miles, mais il ne faut pas trop le chercher. Une vie de merde : la peur du chômage, l’addiction aux stéroïdes, les fantômes du Vietnam, des toxicos, des ratés, des bousillés et des alcoolos partout, des politiques qui s’en foutent et maintenant la disparition de Shelby, c’en est trop pour Miles. Mordre la poussière démarre comme un roman qu’on a l’impression d’avoir déjà si souvent lu mais, mais Frank Bill fait tout de suite la différence en cognant dur, en développant les plus sales variantes du mal et en montrant, sans fard, l’horrible, le dégueulasse, l’abject. Frank Bill est né et vit là. Exagère-t-il la situation ? Va savoir, l’Indiana, c’est pas New York.

Porté par une B.O. Seventies impeccable, le rythme du roman est infernal. On avance dans différents cercles de l’Enfer, dans une succession de cauchemars monstrueux car à la folie du moment sous LSD, s’ajoute une histoire vécue au Vietnam, l’indicible qu’on suit le souffle coupé et qui ferait passer Voyage au bout de l’enfer et Apocalypse Now pour du Disney. Mais, on est encore très loin d’être au bout de nos surprises et de nos terreurs. L’intrigue est de premier ordre et dans un twist final éprouvant, Frank Bill, viscéral et létal, vous mettra à terre et vous fera Mordre la poussière.

Choquant et marquant. Aucun doute, on morfle méchamment.

Clete.

LE TEMPS DES BÊTES FÉROCES de Víctor Del Árbol / Actes Noirs/Actes Sud.

El Tiempo de las fieras.

Traduction: Alexandra Carrasco.

« Hormis les roues qui tournaient dans l’espace et sa respiration, on n’entendait aucun bruit. Ce silence lunaire, la route déserte qui traversait l’étendue sans relief, le noir absolu faisaient un peu peur. »
Nous sommes à Lanzarote, « une île tranquille, peut-être pas paradisiaque, mais pas loin ». Vesna vient d’être percutée par un véhicule lancé « à fond en pleine nuit, tous phares éteints ». Elle est laissée pour morte au fond d’un ravin. Arrivée de Tuzla, une ville de Bosnie-Herzégovine, elle espérait « voir le monde sous une autre perspective, le rendre meilleur. »

Accident de voiture, délit de fuite : C’est d’abord ainsi que l’affaire apparaît à Soria, le gros sous-inspecteur Soria, dont tout le monde cherche à se débarrasser depuis « l’affaire de Barcelone », trois ans plus tôt. Passionné de dioramas de la Première Guerre mondiale, il garde toujours « de la peinture de ses petits soldats de plomb sous ses ongles…» et ses collègues le prennent pour une « enclume rescapée du Pléistocène ». Ils ont tort : Soria est tenace, et assoiffé de justice.

Très vite, l’enquête déborde largement l’accident initial. Le lecteur se retrouve entraîné du Venezuela au Texas, du Mexique aux montagnes du Volujak, en Bosnie. Un chasseur de primes mexicain prend parfois la parole et devient narrateur, tandis qu’un autre fil nous ramène quinze ans en arrière, sur ces crêtes sauvages où une famille tentait de fuir la guerre.

L’intrigue est complexe — mais l’on sent que lecteur et auteur se font mutuellement confiance pour maintenir la tension sans se perdre. Derrière les événements affleurent peu à peu les véritables « bêtes féroces » : celles du crime organisé, du trafic d’influence et du blanchiment d’argent, où l’arrogance culmine.
«L’erreur des arrogants consiste à croire que le monde est tel qu’ils le voient, que le monde est un miroir où ils se reflètent. Ils tiennent pour acquis que tout le monde agit pour les mêmes raisons qu’eux. Et cette erreur d’appréciation les mène tôt ou tard à leur perte » (ou à celles des pays qu’ils entraînent dans leurs guerres…)

Sur cette trame noire, Víctor del Árbol entrelace souvenirs traumatiques, destins croisés et secrets familiaux. Le lecteur suit, haletant, ces fils narratifs qui se croisent et se tendent jusqu’à former un motif précieux.

Complexe, sombre, élégant : un véritable travail d’orfèvre, quelque part entre les ateliers de damasquinage de Tolède et un grand roman en clair-obscur.

C’est le dixième roman de Víctor del Árbol chez Actes Sud et chez Nyctalopes: LE FILS DU PÈRE, LA VEILLE DE PRESQUE TOUT, PERSONNE SUR CETTE TERRE.

Soaz.

LE MIROIR BRISÉ de Chris Brookmyre / Métailié Noir.

The Cracked Mirror

Traduction: Céline Schwaller.

« Vous connaissez Penny Coyne. Cette petite vieille dame adorable qui résout les meurtres dans son village écossais autrement paisible, avec une police locale sacrément inefficace. Une femme à l’esprit acéré qui s’habille avec élégance et est toujours prête à boire du thé.

Vous connaissez Johnny Hawke. Détective de la brigade criminelle de Los Angeles, malin, impulsif, coriace. Un vrai dur à cuire toujours en conflit avec son capitaine, mais luttant sans cesse pour la vérité et la justice, à n’importe quel prix.

Contre toute attente, et contrairement aux habitudes, leurs mondes vont se rencontrer après l’assassinat d’un scénariste de Hollywood et une mystérieuse invitation à un mariage. Ces deux personnages vont s’allier à leurs corps défendants pour mener une enquête dangereuse jusqu’au twist final magistral qui laissera le lecteur scotché et stupéfait ! »

Deux personnages si différents : une vieille dame écossaise, bibliothèquaire, sorte de Miss Marple d’Agatha Christie très réussie, sympathique et attendrissante et un flic de Los Angeles que Connely ne renierait pas, bourru au grand cœur, obstiné et malchanceux mènent chacun leur enquête. Penny Coyne enquête sur un meurtre dans un confessionnal, tandis que Johnny Hawke mène une investigation sur un suicide suspect dans le milieu du cinéma à Hollywood. Tout les distingue, y compris les temps de narration, imparfait et passé simple pour la lettrée britannique et le présent pour le flic ricain.

Bien sûr, ils vont se rencontrer, se défier dans un premier temps puis s’unir pour mener des investigations en Ecosse puis à L.A. . La première partie de ce roman exposant leurs différences d’approche, s’avère savoureuse. Si vous avez déjà lu Chris Brookmyre, vous connaissez son talent pour vous embarquer dans des aventures où action, violence et humour se combinent pour rendre particulièrement attractive votre lecture. Mais, attention, au bout d’un moment, les multiples personnages secondaires rendent l’intrigue, complexe voire très complexe. N’excluez pas d’avoir à faire une ou plusieurs pauses ou des retours en arrière pour comprendre tous les tenants et aboutissants. Certes, incontestablement, ce roman est un bel hommage au roman noir et policier mais il est préférable de vous avertir que la dernière partie lorgne beaucoup plus vers la science-fiction et qu’on entre de plain-pied dans les univers de Stephen King ou de Dean Koontz. Les cartésiens le regretteront peut-être.

Dans ses remerciements, Chris Brookmyre dévoile que ce roman est le résultat d’un pari avec son éditeur. « Je tuerais pour un méta polar vraiment intelligent, qui joue avec le genre ». Le pari est tenu sans conteste, le roman possède les atouts pour séduire un public très large. Reste à avoir si vous serez totalement conquis par le twist final .

Clete.

« Older posts

© 2026 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑