
Faux-semblants de la haute, chimères dorées et mirages de l’élite. Derrière le vernis des Parioli, quartier chic de la bourgeoisie romaine, affleurent leurres sociaux et illusions de caste. Des garçons comme il faut, un récit sans catharsis, à issue fatale.
_ « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? »
Oui, une atmosphère lourde et opaque, celle des années de plomb.
Serena Gentilhomme, spécialiste de la littérature italienne, propose une reconstitution portée par une écriture dense qui, à l’instar de Romanzo criminale de Giancarlo De Cataldo, dépasse le simple fait divers pour en révéler les ressorts sociaux et politiques.
Ce récit d’enquête, – dont les faits sont donc connus – fondé sur les archives judiciaires italiennes et sur des témoignages directs, retrace le massacre survenu en 1975 à la villa San Felice Circeo, près de Rome. Il mêle reconstitution fictionnelle et analyse critique, dimension judiciaire et lecture politique. Cette superposition de niveaux de lecture interrompt parfois la linéarité du récit et reflète la lente évolution des mœurs parallèlement à la transformation progressive du cadre législatif.
L’Anatomie d’un massacre, Acte I, est précédée d’un extrait de La Ricotta de Pier Paolo Pasolini. Trois fils de bonne famille identifient leurs cibles, manipulent à souhait la Signorina Donatella pour exécuter dans la haine deux proies trop confiantes : les meurtres sont prémédités sur les femelles de la Montagnola.
Donatella Colasanti, 17 ans, ignore les signaux d’alerte du drame à venir et pressent la violence sans en saisir pleinement la portée. Malgré les mises en garde explicites de son amie Nadia, elle se livre aux garçons des Parioli. Nadia refuse de venir, à contrario de Rosaria López, 19 ans, qui accepte l’invitation pour la remplacer.
Le récit expose alors les étapes d’un aveuglement progressif : stratégies de prédation froides et calculées, chasse et exploitation des failles sociales au travers du mépris de classe et de l’impunité élitiste. L’escalade se cristallise par un repérage ciblé et des amorces émotionnelles. Petit à petit, ce qui est initialement inacceptable érode les barrières morales des deux jeunes filles.
Donatella succombe à l’emprise, rationalise, confond richesse et fiabilité puis chute avec Rosaria.
La sidération psychologique, amplifiée par la terreur, l’angoisse et l’impuissance face au changement de ton des garçons comme il faut, annonce le pire tandis que la dissonance cognitive agit comme un piège paralysant.
Fuir au moment où, justement, elles ne disposent plus que d’un infime pouvoir d’autonomie pour se déplacer ?
Trop tard : à une seconde près, elles sont cloîtrées dans une Fiat 127.
Ce 29 septembre 1975, les deux jeunes femmes conviées à la fête sont aimantées par un guet-apens soigneusement orchestré dans une villa de plage isolée. La villa Moresca de San Circeo au quartier de Punta Rossa qui appartient à la famille d’Andréa Girha. Loin d’un simple rendez-vous mondain, la soirée bascule rapidement dans une mécanique de violence méthodique, où l’isolement du lieu devient un outil de domination et de contrainte.
S’ensuivent trente-six heures de tortures, de viols et d’humiliations d’une extrême violence, qui s’enclenchent, de façon ironique, au son de Wagner, en particulier la Marche funèbre de Siegfried.
Dans l’Acte II, Conflits, verdicts et destins, Pier Paolo Pasolini et Italo Calvino s’opposent sur l’interprétation du drame : bourgeoisie et institutions d’un côté contre lecture d’une violence masculine et sociale universelle de l’autre.
Or, on ne peut réduire le massacre du Circeo à une simple violence de classe : les idéologies en jeu relèvent aussi de hiérarchisations raciales. Ces violences touchent par écho toutes les femmes, a fortiori les femmes noires, et s’inscrivent dans des discriminations croisées héritées de l’esclavage et du colonialisme, perpétuées par les institutions contemporaines.
Donatella Colasanti endure vingt ans de procès de 1976 à 1996 au cours desquels sa parole est avilie par les avocats de la partie adverse sans que son calvaire ne soit entendu pour la protection d’autres victimes à venir. Jusqu’à son dernier souffle, elle dénonce une tyrannie de la justice italienne et ses indulgences pour sa propre histoire.
Elle est par ailleurs inflexible et lucide lorsqu’elle se prononce quand, en décembre 2004, Angelo Izzo qui a bénéficié de plusieurs aménagements de peine au fil du temps, est autorisé à sortir de prison sous conditions strictes :
Il est dangereux. Il hait le genre humain. Ne lui accordez pas de remise de peine ! Et surtout, ne le remettez pas en liberté !
Les alertes de Donatella s’inscrivent dans un débat plus large sur les conditions de réinsertion des auteurs de crimes particulièrement graves. Angelo Izzo, surnommé le monstre du Circeo, a en effet bénéficié, près de trente ans après les faits, d’un régime de semi-liberté accordé en décembre 2004 par les juges de Palerme.
Si les juges se montrent cléments envers lui, c’est à cause de sa bonne conduite carcérale, étant donné qu’au cours des dernières années, Izzo a su se tenir à carreau. Au plus, il est plein de bonnes intentions. À la question rituelle sur ses projets une fois libéré, il répond par des propos édifiants, il veut aider les gens, un maximum de gens, à commencer par Maria Carmela et Valentina, l’épouse et la fille de son co-détenu Giovanno Maiorano, qui est devenu comme un frère pour lui.
Le 28 avril 2005, sous ce régime de semi-liberté, après sa condamnation à perpétuité, il commet deux nouveaux meurtres atroces à Ferrazzano, ceux de, Maria Carmela Linciano, 49 ans et de sa fille Valentina, âgée de seulement 14 ans, deux nouvelles victimes enterrées vivantes.
Il déclara par la suite : « J’ai même collaboré avec la justice, mais je l’ai fait uniquement pour revenir commettre des crimes dehors, je n’ai jamais voulu faire autre chose. »
En 1983, Donatella Colasanti témoigne avoir vécu qualcosa che va al di là dello stupro, quelque chose qui va au-delà du viol.
Ni théoricienne, ni activiste du féminisme militant, elle est devenue une figure emblématique de la prise de conscience des violences faites aux femmes en Italie. Bien qu’elle ait voulu se réapproprier son identité personnelle – Non voglio più essere vittima, je ne veux plus être une victime –,son témoignage continue d’être mobilisé comme mémoire du massacre et dénonciation des violences sexuelles autour de la domination masculine.
Donatella Colasanti meurt à l’hôpital Regina Elena de Rome le 30 décembre 2005, à l’âge de 47 ans. Ses dernières paroles rapportées par son avocat auraient été :
Battiamoci per la verità, battons-nous pour la vérité.
Chiara Zinc
PS: Avant 1981, sous le Code Rocco, le code pénal italien adopté sous le régime de Benito Mussolini de 1930, le viol était classé comme delitto contro la moralità pubblica, crime contre la moralité susceptible d’arrangements par le matrimonio riparatore, le mariage réparateur. Depuis le massacre du Circeo, il y a eu une prise de conscience sur la représentation des auteurs de violences. Par la loi n°66 du 15 février 1996, le viol est reconnu comme crime sur la personne et non plus comme une atteinte à la morale publique.









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