American Spirits
Traduction: Pierre Furlan

Russell Banks nous a quittés il y a tout juste 3 ans. Grand chroniqueur de l’Amérique ouvrière et rurale, il s’est éteint à Saratora Springs, au nord d’Albany dans l’état de New York pas très loin de la frontière canadienne, une région enfouie sous la neige une grande partie de l’hiver. Russell Banks, grand conteur, peut se voir comme l’équivalent très sombre du génial Richard Russo qui dépeint lui aussi admirablement les heurs et malheurs des petits blancs des campagnes américaines.
American Spirits est donc un très joli cadeau posthume que nous fait l’auteur de l’inoubliable « De beaux lendemains » qui était situé dans le décor imaginaire de Sam Dent, un bourg au nord du nord de l’état de New York. Retour à Sam Dent autrefois ville industrielle et maintenant village désenchanté pour trois histoires méchamment puissantes.
Si American Spirits qui donne le titre du recueil est une marque de cigarettes évoquée dans la première nouvelle, il est certain que la métaphore va bien plus loin. Banks aimait trouver l’inspiration dans des rencontres autour d’une bière dans des bars borgnes enfumés et ces histoires sont une vision puissante du petit monde, invisible depuis Washington, qui l’entourait et qu’il aimait.
Si les histoires se situent sous le premier mandat de Trump, il ne faut pas y voir pour autant une charge véhémente contre le président orange. Les protagonistes de ces histoires sont des électeurs de Trump et le revendiquent avec une casquette MAGA présente dans les trois histoires mais ce sont d’abord les victimes d’une histoire américaine ancrée et perpétuée depuis longtemps. Ils ont voté Trump parce qu’ils espéraient un changement mais ils ne sont pas dupes non plus…
« Rendez sa grandeur à l’Amérique. Trump est peut-être un salaud, mais c’est notre salaud à nous, pas vrai ? »
American spirits montre les maux éternels de l’Amérique, existant avant le Donald et qui se perpétueront longtemps après lui. Dans ces trois histoires cruelles brisant des familles, on retrouve le capitalisme sauvage, le surendettement, les banques assassines, la prolifération des armes à feu, la drogue, l’impossibilité à obtenir une couverture sociale décente, le racisme (dans une contrée où les seuls Noirs qu’on rencontre se trouvent au centre pénitentiaire), le puritanisme, la violence…
Ces trois nouvelles vous briseront le cœur. Et, bien pire finalement, vous constaterez qu’à chaque fois ce sont les mômes qui morflent pour la connerie de leurs aînés, qui paient de leur vie la stupidité de leurs parents. Signalons que la deuxième nouvelle « L’école à la maison », présente aussi dans un épisode de la série Atlanta de Dan Glover, est tirée d’un fait divers tristement authentique.
Très loin des clichés vus, lus, entendus et entretenus sur nos médias, Russell Banks nous offre un regard sombre, juste et souvent empathique de ces abandonnés de l’American Dream dans des histoires qui vous hantent longtemps.
« Sans ce lien ancien à la terre, qui donc était Doug Lafleur ? Personne. Rien. Juste un musicien amateur sans grand talent qui aurait traîné toute sa vie dans cette petite ville en trouvant des moyens faciles de loger et de nourrir sa femme et ses enfants et en passant trop de temps dans la taverne locale à amuser ses voisins avec ses histoires abracadabrantes et ses chansons ineptes, quelqu’un qui n’aurait pas eu de bonne raison de vivre et de travailler ici plutôt qu’ailleurs. N’importe où, bordel ! Et quel que soit l’endroit où il aurait vécu et travaillé, les choses n’auraient-elles pas été pareilles ? »
Une œuvre impressionnante, dure, violente et cruelle… comme l’Amérique.
Clete.
PS: Pour l’anecdote, James McMurtry est le fils de l’immense écrivain Larry McMurtry et, comme son père, il sait raconter des histoires.









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