Žigice
Traduction: Olivier Lannuzel

« Vous voulez une idée de la situation ?
— Ça se présente comment ?
— Voyez vous-même. C’est l’horreur. »
La couverture du livre a failli m’en détourner… Encore un auteur opportuniste, ai-je ronchonné… L’angoisse générée cet été par les quelques centaines de milliers d’hectares brûlés en France, les plus de six cent cinquante mille hectares partis en fumée dans l’Union européenne, les mégafeux au Canada… est encore vive.
Mais la vue du nom de l’auteur croate, Jurica Pavičić a fait s’envoler tous mes doutes ! On se souvient de la puissance de ses précédents romans : L’eau rouge (2021), La Femme du deuxième étage (2022), Mater Dolorosa (2024) … Il donne la parole à ceux qui semblent, dans cette Croatie post yougoslave, d’une « insondable banalité » : des gens ordinaires qui vivent dans une société extrêmement brutale où les familles se délitent, et où l’appât des richesses foncières embrase la société croate.
C’est comme une véritable guerre atmosphérique qui a rendu ce feu possible.
Des masses d’air qui se percutent avec violence, un front d’air polaire russe qui déboule des steppes, des vents en tempête qui tournoient et poussent le feu à franchir les cols, traverser les dolines et la route, avaler les coteaux…
Et les soldats du feu vont devoir affronter un brasier apocalyptique pour stopper enfin l’incendie aux abords de Split.
Puis, sur une route : « Une petite voiture calcinée. De la tôle carbonisée sur l’asphalte noirci » Un cadavre est retrouvé.
Le jeune Petar Fradelić, inspecteur de police, ne cherche donc plus un incendiaire. Il recherche un meurtrier. Il est tenace, méthodique, minutieux, perçoit l’étrangeté de certaines coïncidences…
Le rythme de l’enquête, après la violence des éléments qui ouvrent le roman, paraît lent. Mais cette lenteur, paradoxalement, nous apaise : Aux masses d’air qui s’affrontaient, à la rage du feu, succèdent les gestes précis de ceux qui cherchent à comprendre : Petar observe, Stanko « lit le feu ». L’écriture, elle aussi, se fait minutieuse, sobre et précise, attentive aux traces, aux matières, aux détails les plus infimes.
Stanko Barada, inspecteur de la protection civile, travaille lui aussi dans cette minutie. Il examine tout : la courbure des herbes après le passage du feu, les écailles en peau de crocodile sur les écorces calcinées. Il y décèle le sens du vent et tente de trouver l’origine du feu. Puis rentre chez lui soigner son chat, ses oiseaux et écouter de la musique classique.
L’enquête policière va être assez vite résolue, mais on ne va pas se sentir frustré :
Car Petar ne va pas en rester là !
Sous les cendres du feu dévastateur, il va traquer dans cette société, la corruption, la cupidité, les rancœurs, les arrangements, qui le sont tout autant.
« Dans ce pays, on avait l’art de tout enterrer, il le savait bien. On était capable de polir et de maquiller n’importe quelle saloperie. Il se trouverait toujours un journaliste et un journal pour aider à faire reluire le moindre bobard. »
Il aura donc suffi de quelques allumettes pour que Pavičić nous montre ce qui couve encore dans les fractures de son pays et nous offre un excellent roman.
Soaz.









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