Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

ET COULE LE SANG DU DÉSERT de Nathalie Gauthereau / Rouergue Noir.

Tout être humain, quelles que soient sa race, sa nationalité, sa foi religieuse ou son idéologie, est capable de tout et de n’importe quoi.
Chester Himes

Que devient-on quand on est marqué au fer par un traumatisme extrême oscillant entre casse psychique et effondrement mental irréversible ?

Ce roman noir avale les flux migratoires via une traversée maritime cauchemardesque et dévorante. Il illustre le passage obligé dans un désert impitoyable, Sehba au sud de la Libye, une plaque tournante où transitent des migrants subsahariens dans des camps de détention démultipliés et des prisons illégales.

Ces centres de détention qu’ils soient officiellement rattachés aux autorités ou non dissimulent des actes de tortures, des viols, des déportations, des marchés aux esclaves, de véritables abattoirs humains, ainsi que des situations de famines, de travail forcé, de location et de prostitution de détenus.

« Quand on vient du Sénégal, on passe par le Mali et on remonte vers l’Algérie ou le Maroc pour arriver en Espagne. Ceux qui préfèrent entrer en Europe par la Grèce ou l’Italie traversent la Libye et la Tunisie. »

Sur la route, les réseaux de passeurs forment des écosystèmes, des pièges systémiques collants comme des toiles d’araignées qui enferment dans des cycles de violences inextricables.

Séparé de ses compagnons et en état de choc, un Sénégalais au trajet migratoire brutal, « Le Libyen », fait surface à Menton, un des points d’entrée frontaliers possibles. Il incarne alors l’ombre noire, l’âme damnée sortie de ce désert impitoyable : rescapé parmi les rescapés zombifiés, en état de choc, dissocié par les visions de meurtres et de noyades, il succombe à la rage de pulsions homicides : guetteur à Marseille pour survivre, pris sous les ailes brûlées de Nasser, un Chibani, ancien sicaire du quartier, il honore ses premiers contrats, passés sur Telegram, et s’enfonce dans les limbes de l’exécution sur ordre comme shooter. Chambéry, banlieue parisienne, Grenoble.

Ce migrant devient le fantôme noir des cités, il fusionne l’anonymat d’un migrant avec les violences urbaines incandescentes, hante les luttes intestines du narcotraffic ou les déracinés sont des armes jetables dans les luttes claniques et les rivalités mortelles.

Frères d’exil antagonistes et de solitude abyssale, alors que “Le Libyen” incarne un spectre hanté par des malheurs qui rejaillissent sur le territoire français, Kofi Diallo est d’abord un étranger en situation irrégulière qui veut s’insérer. L’idée d’insertion implique déjà de voir l’autre en périphérie de. Hors les murs.

Kofi Diallo devient par des concours de circonstances fortuits et heureux, hébergé gratuitement, soutenu puis recruté comme assistant juridique de Maître Pariset, avocate pénaliste au barreau de Lyon. Courageux, intègre, ouvert et généreux, Kofi Diallo surmonte ses tourments, la précarité, des inquiétudes et difficultés personnelles liées à sa famille, sans que cela n’empêche en rien son empathie et sa sollicitude pour autrui.

Il ne s’agit pas de distinguer cette fausse dichotomie qui voudrait séparer le bon grain de l’ivraie. Les brûlures de l’exil noircissent toutes les âmes :
Et coule le sang du désert.

Par le triptyque Police – Justice – réseau de narcotrafic, Nathalie Gauthereau croque une galerie de portraits fracturés sans concession. Elle vise une compréhension humaine documentée et très lucide des enjeux pluriels et complexes qui tournent autour de l’exil.

La capitaine Fanny Costa, une policière impliquée qui déborde pourtant du cadre de référence pour aider Léa Francourt, cette jeune fille instrumentalisée de tous côtés, autour de stocks cachés et de représailles.

Betty, une jeune prostituée de rue nigériane sans ligne de fuite, bouleversante.
Autour de la fragilité adolescente, il y a comme un espoir au goût de madeleines : Léa Francourt.

N’en dévoilons pas plus : narcotrafic, accusés, parties civiles, crimes, aide juridictionnelle, accords de Dublin, mineurs non accompagnés, viols, proxénétisme, quartiers, représailles, rabatteurs, traumas, cités, la douleur irradie à toutes les étapes de la migration. La ligne d’arrivée aux frontières européennes n’assure ni la réussite ni la sécurité.

Nous ne sommes peut-être pas au point du polar noir terminal, mais la cité, les cités, Hoche à Grenoble, Chambéry et banlieues parisiennes sont perçues dans le livre comme des arènes vides, fantomatiques, désincarnées de leurs habitants. Selon les discours stéréotypés, ces derniers vivraient dans des zones de non-droit, presque vidés de corps et d’esprit, absents ou confondus avec les murs eux-mêmes et l’économie souterraine.

Aucune vie quotidienne des habitants n’y apparaît vraiment hormis la casse. Habitants hors champs, probablement, un choix narratif pour cibler l’urgence des problématiques systémiques de l’exil et leurs intersections criminelles ?

J’ai eu plaisir à découvrir le troisième titre de Nathalie Gauthereau, sans avoir lu les précédents.

Chiara Zinc

MORDRE LA POUSSIÈRE de Frank Bill / Plon.

Back To The Dirt.

Traduction: Yoko Lacour

Voilà un retour qui fait vraiment plaisir. Certains se souviennent certainement des débuts de Frank Bill en France. C’était il y a plus d’une décennie avec un remarquable recueil de nouvelles publié par la Série Noire et intitulé Chiennes de vie. Dans l’édition originale Crimes in Southern Indiana: Stories. Frank Bill y racontait la réalité de la violence de sa petite ville natale de Corydon où il vit encore, au fin fond de l’Indiana, un trou perdu de 3000 habitants. S’en est suivi son premier roman l’année suivante: Donnybrook adapté à l’écran par Tim Sutton en 2018. En 2017 Kill Bill a également écrit une dystopie The Savage qui n’est jamais parue en France.

Pour situer un peu l’auteur, sachez que dans ses remerciements, il cite Donald Ray Pollock qu’il remercie pour son soutien et ses conseils. Tout comme Pollock ou McCarthy, Frank Bill aime à montrer le pire des hommes. En conséquence et comme les deux précédents ouvrages, Mordre la poussière est fortement déconseillé aux personnes fragiles ou sensibles. Outre Pollock dont l’exposition de la violence est proche quoiqu’un peu différente, on pourrait aussi citer Harry Crews, Benjamin Whitmer, Daniel Woodrell sans oublier Alan Heathcock. C’est selon : du white-trash, du southern gothic, du rural noir… C’est surtout une explosion de violence crue, le pire de l’Amérique, mais comme tous les auteurs précédemment cités, montré, exposé et parfois même expliqué avec beaucoup de talent.

« Miles Knox est un vétéran du Vietnam qui redoute de perdre son emploi – et avec lui, le lien ténu qui le rattache à une vie stable – pour une bagarre avec un collègue ouvrier. Les traumatismes de la guerre et ses efforts pour contrôler les accès de rage dus à son addiction aux stéroïdes compliquent aussi sa relation avec sa copine, Shelby, une strip-teaseuse au cœur d’or. Du moins est-elle plus douce et généreuse que son frère Wylie, en cavale après son implication dans la mort de deux dealers d’oxycodone. Lorsque Wylie kidnappe Shelby et va se terrer dans le havre de campagne de Miles, la situation menace de déborder l’ancien combattant. »

Jabs, crochets, uppercuts et coups de latte… mâchoires brisées, arcades explosées, nez défoncés… C’est bourré d’adrénaline, ça pue la testostérone, du sang partout. Violence et douleur confondues, Miles extériorise ce qu’il a si longtemps tenté de contrôler. Pas un mauvais type Miles, mais il ne faut pas trop le chercher. Une vie de merde : la peur du chômage, l’addiction aux stéroïdes, les fantômes du Vietnam, des toxicos, des ratés, des bousillés et des alcoolos partout, des politiques qui s’en foutent et maintenant la disparition de Shelby, c’en est trop pour Miles. Mordre la poussière démarre comme un roman qu’on a l’impression d’avoir déjà si souvent lu mais, mais Frank Bill fait tout de suite la différence en cognant dur, en développant les plus sales variantes du mal et en montrant, sans fard, l’horrible, le dégueulasse, l’abject. Frank Bill est né et vit là. Exagère-t-il la situation ? Va savoir, l’Indiana, c’est pas New York.

Porté par une B.O. Seventies impeccable, le rythme du roman est infernal. On avance dans différents cercles de l’Enfer, dans une succession de cauchemars monstrueux car à la folie du moment sous LSD, s’ajoute une histoire vécue au Vietnam, l’indicible qu’on suit le souffle coupé et qui ferait passer Voyage au bout de l’enfer et Apocalypse Now pour du Disney. Mais, on est encore très loin d’être au bout de nos surprises et de nos terreurs. L’intrigue est de premier ordre et dans un twist final éprouvant, Frank Bill, viscéral et létal, vous mettra à terre et vous fera Mordre la poussière.

Choquant et marquant. Aucun doute, on morfle méchamment.

Clete.

LE TEMPS DES BÊTES FÉROCES de Víctor Del Árbol / Actes Noirs/Actes Sud.

El Tiempo de las fieras.

Traduction: Alexandra Carrasco.

« Hormis les roues qui tournaient dans l’espace et sa respiration, on n’entendait aucun bruit. Ce silence lunaire, la route déserte qui traversait l’étendue sans relief, le noir absolu faisaient un peu peur. »
Nous sommes à Lanzarote, « une île tranquille, peut-être pas paradisiaque, mais pas loin ». Vesna vient d’être percutée par un véhicule lancé « à fond en pleine nuit, tous phares éteints ». Elle est laissée pour morte au fond d’un ravin. Arrivée de Tuzla, une ville de Bosnie-Herzégovine, elle espérait « voir le monde sous une autre perspective, le rendre meilleur. »

Accident de voiture, délit de fuite : C’est d’abord ainsi que l’affaire apparaît à Soria, le gros sous-inspecteur Soria, dont tout le monde cherche à se débarrasser depuis « l’affaire de Barcelone », trois ans plus tôt. Passionné de dioramas de la Première Guerre mondiale, il garde toujours « de la peinture de ses petits soldats de plomb sous ses ongles…» et ses collègues le prennent pour une « enclume rescapée du Pléistocène ». Ils ont tort : Soria est tenace, et assoiffé de justice.

Très vite, l’enquête déborde largement l’accident initial. Le lecteur se retrouve entraîné du Venezuela au Texas, du Mexique aux montagnes du Volujak, en Bosnie. Un chasseur de primes mexicain prend parfois la parole et devient narrateur, tandis qu’un autre fil nous ramène quinze ans en arrière, sur ces crêtes sauvages où une famille tentait de fuir la guerre.

L’intrigue est complexe — mais l’on sent que lecteur et auteur se font mutuellement confiance pour maintenir la tension sans se perdre. Derrière les événements affleurent peu à peu les véritables « bêtes féroces » : celles du crime organisé, du trafic d’influence et du blanchiment d’argent, où l’arrogance culmine.
«L’erreur des arrogants consiste à croire que le monde est tel qu’ils le voient, que le monde est un miroir où ils se reflètent. Ils tiennent pour acquis que tout le monde agit pour les mêmes raisons qu’eux. Et cette erreur d’appréciation les mène tôt ou tard à leur perte » (ou à celles des pays qu’ils entraînent dans leurs guerres…)

Sur cette trame noire, Víctor del Árbol entrelace souvenirs traumatiques, destins croisés et secrets familiaux. Le lecteur suit, haletant, ces fils narratifs qui se croisent et se tendent jusqu’à former un motif précieux.

Complexe, sombre, élégant : un véritable travail d’orfèvre, quelque part entre les ateliers de damasquinage de Tolède et un grand roman en clair-obscur.

C’est le dixième roman de Víctor del Árbol chez Actes Sud et chez Nyctalopes: LE FILS DU PÈRE, LA VEILLE DE PRESQUE TOUT, PERSONNE SUR CETTE TERRE.

Soaz.

LE MIROIR BRISÉ de Chris Brookmyre / Métailié Noir.

The Cracked Mirror

Traduction: Céline Schwaller.

« Vous connaissez Penny Coyne. Cette petite vieille dame adorable qui résout les meurtres dans son village écossais autrement paisible, avec une police locale sacrément inefficace. Une femme à l’esprit acéré qui s’habille avec élégance et est toujours prête à boire du thé.

Vous connaissez Johnny Hawke. Détective de la brigade criminelle de Los Angeles, malin, impulsif, coriace. Un vrai dur à cuire toujours en conflit avec son capitaine, mais luttant sans cesse pour la vérité et la justice, à n’importe quel prix.

Contre toute attente, et contrairement aux habitudes, leurs mondes vont se rencontrer après l’assassinat d’un scénariste de Hollywood et une mystérieuse invitation à un mariage. Ces deux personnages vont s’allier à leurs corps défendants pour mener une enquête dangereuse jusqu’au twist final magistral qui laissera le lecteur scotché et stupéfait ! »

Deux personnages si différents : une vieille dame écossaise, bibliothèquaire, sorte de Miss Marple d’Agatha Christie très réussie, sympathique et attendrissante et un flic de Los Angeles que Connely ne renierait pas, bourru au grand cœur, obstiné et malchanceux mènent chacun leur enquête. Penny Coyne enquête sur un meurtre dans un confessionnal, tandis que Johnny Hawke mène une investigation sur un suicide suspect dans le milieu du cinéma à Hollywood. Tout les distingue, y compris les temps de narration, imparfait et passé simple pour la lettrée britannique et le présent pour le flic ricain.

Bien sûr, ils vont se rencontrer, se défier dans un premier temps puis s’unir pour mener des investigations en Ecosse puis à L.A. . La première partie de ce roman exposant leurs différences d’approche, s’avère savoureuse. Si vous avez déjà lu Chris Brookmyre, vous connaissez son talent pour vous embarquer dans des aventures où action, violence et humour se combinent pour rendre particulièrement attractive votre lecture. Mais, attention, au bout d’un moment, les multiples personnages secondaires rendent l’intrigue, complexe voire très complexe. N’excluez pas d’avoir à faire une ou plusieurs pauses ou des retours en arrière pour comprendre tous les tenants et aboutissants. Certes, incontestablement, ce roman est un bel hommage au roman noir et policier mais il est préférable de vous avertir que la dernière partie lorgne beaucoup plus vers la science-fiction et qu’on entre de plain-pied dans les univers de Stephen King ou de Dean Koontz. Les cartésiens le regretteront peut-être.

Dans ses remerciements, Chris Brookmyre dévoile que ce roman est le résultat d’un pari avec son éditeur. « Je tuerais pour un méta polar vraiment intelligent, qui joue avec le genre ». Le pari est tenu sans conteste, le roman possède les atouts pour séduire un public très large. Reste à avoir si vous serez totalement conquis par le twist final .

Clete.

TOUTE L’INFORTUNE DU MONDE de Thomas Bronnec / Série Noire / Gallimard

Depuis plusieurs mois, des drones sèment la terreur à Paris. La capitale se vide de ses habitants au fur et à mesure de ces attaques quotidiennes, perpétrées par des Américains et des Russes. Devant l’apparente passivité des autocrates de ces deux grandes puissances, la présidente de la République, Émilie Cornelly, tente d’organiser la résistance européenne. Mais même ses soutiens les plus solides donnent l’impression de céder…Alors, quand tout semble perdu, la meilleure défense ne serait-elle pas l’attaque ?

Depuis des années Thomas Bronnec nous conte avec talent les arcanes du pouvoir : les grandes administrations, les politiques, les candidats à la présidentielle… des dystopies toujours justes et très proches de ce que nous vivons. Dans Toute l’infortune du monde, il ouvre sa focale pour s’intéresser toujours à la France mais à un moment où Paris est « envahie » de drones par les deux grandes puissances les USA et la Russie. A l’origine, certainement, la volonté française de créer une force militaire tripartite avec l’Allemagne et la Pologne. C’est cette décision que combattent Russes et Américains en créant le chaos dans la capitale et il faudra un évènement effarant pour que la présidente décide de ne plus courber l’échine et d’attaquer.

Même si les noms des dirigeants ont été changés, on voit bien qui se cache derrière les deux présidents nuisibles : on retrouve l’arrogance, l’hypocrisie et la perfidie qu’on constate jour après jour.

« C’est vous qui êtes dangereuse Mrs President, répond-il. Vous et votre Europe de merde, vos délires réglementaristes et anti-business, votre soupe écologique que vous prétendez faire bouffer à toute la planète, votre prétention à péter plus haut que votre cul et à vous croire l’égale des grandes puissances. Vous auriez pu rester bien sage, à votre place. On vous aurait protégés. »

Aux tristes manœuvres politiciennes Thomas Bronnec ajoute la tragédie de deux hommes impliqués dans le drame, rendant encore plus tragique et étourdissant un roman addictif parce que tellement plausible.

Etonnant, détonant.

Clete.

PS : Le roman vient d’être récompensé le prix Landerneau polar 2026.

Egalement de Thomas Bronnec chez Nyctalopes: Coliseum, La meute, En pays conquis.

ÉCHOUÉS SUR LE RIVAGE de Sheila Armstrong / Albin Michel.

Falling Animals

Traduction Laetitia Devaux

Quand j’ai lu: « Sa mère donne des cours de peinture et, en fin de séance, elle conseille toujours à ses élèves d’ajouter de petites silhouettes en forme de carotte – un coup de pinceau effilé pour le corps avec un point pour la tête afin de créer de la perspective. », j’ai pensé que ce livre était exactement ce tableau.

« Au commencement, il y a un phoque sans yeux. C’est l’époque des grandes marées, la plage déserte se réduit à un croissant de lune argenté et les rochers plats au-delà de la laisse de mer s’assombrissent d’embruns inhabituels. Vers les eaux plus profondes s’étire la fine lueur de l’aube ; seule la proue en métal d’une épave est visible au-dessus des vagues.»

Des coups de pinceau effilé surgissent, au fil de courts chapitres, le collecteur, la spectatrice, la légiste, le fils, le chauffeur, le vagabond, le matelot, la cuisinière, le pyromane, le plongeur….et bien d’autres encore et… le policier. Il faut bien un policier car il n’y a pas que ce phoque échoué sur la plage.
Il y a aussi un homme assis dans les dunes qui « a l’air serein, les jambes croisées à hauteur des chevilles, les doigts entrelacés, comme s’il se reposait, ses yeux aux paupières mi-closes fixés sur l’océan. »

A ses côtés, ses chaussures – chaussettes soigneusement glissées à l’intérieur – ses vêtements, pliés, débarrassés de leurs étiquettes n’offrent aucune piste…

« Comme s’il était exactement là où il souhaitait être » mais un cadavre quand même !

Il faudra trouver l’identité du défunt, la cause du décès… c’est l’enquête de Gavin, le policier. « Des mystères qui s’empilent, des indices qui se contredisent. Un faisceau de coïncidences ou alors, tout simplement, des faits sans rapport qui, à force d’être scrutés, finissent par prendre des formes artificielles et irréelles »

L’enquête est longue et difficile, car tous ces gens venus du monde entier, qui forment désormais une communauté, se débattent avec leur mémoire. L’émotion causée par ce cadavre inconnu ou par les questions un peu trop directes de la police fait ressurgir des souffrances qui explosent dans leur esprit et occultent ou « polluent » leur témoignage.

La construction du livre me semble ambitieuse. La progression de l’intrigue aurait pu devenir confuse en raison du grand nombre de personnages, parfois situés à des époques éloignées, mais la rigueur de Sheila Armstrong lui assure une parfaite cohérence. L’écriture est poétique, sensible, subtile.

Le premier roman de cette autrice irlandaise est magnifique. Peut-être certains lecteurs s’impatienteront ils devant la lente progression de l’enquête ; mais il faut bien laisser du temps à tous les personnages pour que les liens qui les unissent s’imbriquent et émergent de leurs « brumes de mémoire » !

Soaz

L’AVENIR DE LA VÉRITÉ de Werner Herzog / Editions Séguier.

Die Zukunft der Wahrheit

Traduction: Josie Mély

« La quête de la vérité est ce voyage vers l’inconnu qui nous distingue des vaches dans la prairie », nous dit Werner Herzog. Le fait est que cette « quête » a toujours animé les sociétés humaines, tel un élan vers l’idéal. Mais face aux manipulations de masse permises par les technologies numériques, au spectre de la désinformation généralisée et à la montée des populismes, cette ère toucherait-elle à sa fin ?

Je ne vais plus présenter ici l’incontournable cinéaste Werner Herzog. Le fan que je suis a déjà chroniqué son roman Le crépuscule du monde et ses fabuleux mémoires Chacun pour soi et Dieu contre tous. Dès que Séguier publie un livre de Werner Herzog, je réponds bien évidemment présent. C’est donc avec une curiosité toujours intacte pour le bonhomme que je me suis lancé dans la lecture de L’avenir de la vérité, un court essai sur la vérité qui ne pouvait être autrement que profondément herzogien.

Un livre de seulement 155 pages pour traiter d’un thème tel que la vérité et notre entrée dans l’ère de la post-vérité peut sembler un peu court. Pour autant, on ne doute pas de la capacité de Werner Herzog à rendre ces pages riches compte tenu de l’étendue de ses connaissances, ce qui fait autant du bien, que du tort à ce petit livre. Insistant pour que l’on dissocie les faits de la vérité, et souhaitant nous montrer que les fake news existent depuis bien longtemps déjà, Herzog va parcourir une quantité non négligeable de sujets. Pour illustrer son propos, qui je dois le dire n’est pas toujours très clair ici, il nous fait naviguer de la Rome antique à l’intelligence artificielle pour laquelle il ne cache pas sa fascination, en passant par Néron, les enlèvements par les extraterrestres ou encore la conquête de Mars. De nombreuses réflexions et références, mais surtout beaucoup de digressions qui peuvent un peu perdre le lecteur et rend l’ensemble relativement décousu. Si l’on est familier d’Herzog, on ne perd pas complètement le fil non plus, mais quelqu’un qui ne le connaît pas peut potentiellement assez vite décrocher. On a également le droit à notre lot d’aphorismes percutants comme il en a toujours le secret. Les anecdotes personnelles sur ses films ne manquent pas non plus, même si ce sera globalement du déjà lu ou entendu pour les fans, ainsi que ses opinions tranchées comme sur le cinéma-vérité ou encore l’idée de porter une perruque pour cacher sa perte de cheveux. Ce qui reste le plus évident à saisir dans son texte, c’est qu’il est essentiel de tout prendre avec des pincettes, de douter, en somme de se forger une pensée critique et cela doit indéniablement passer par le fait qu’il est impératif de lire le plus possible.

Si L’avenir de la vérité de Werner Herzog est un essai un peu bancal mais intriguant, parfois assez amusant il faut le dire, il parlera avant tout à celles et ceux qui apprécient son œuvre et le personnage. Un livre qui s’avérera aussi frustrant pour les uns, que passionnant pour les autres. Pour synthétiser très rapidement les conseils qu’Herzog distille ici : lisez plus, marchez plus, n’allez surtout pas vous faire psychanalyser et plutôt mourir que de porter une perruque si vous avez une calvitie. Mais il y a d’autres choses à retenir, promis. Et sinon, quand est-ce qu’Elon Musk va enfin se décider à mettre notre cher Werner dans une navette spatiale ?

Brother Jo.

UNE MAIN VERS LE CIEL de Jean-Christophe Boccou / La manufacture de livres.

Avec Une main vers le ciel, son troisième roman, Jean-Christophe Boccou signe de bien belle manière son arrivée dans le précieux catalogue de La manufacture de livres. L’auteur aime le rock et la littérature et forcément ici ça nous parle. De plus l’homme est un Elu, fait partie d’une élite mondiale. Originaire de Morlaix et vivant à Brest, c’est un Breton ! Et bon sang ne saurait mentir. Ne vous emportez pas « les mal nés », les malchanceux, les jaloux et reconnaissez qu’en 2026 entre Benjamin Dierstein, Jean-Christophe Boccou et Thomas Bronnec (prochain avis), c’est bien depuis l’Armorique, entre Brest et Lannion, que brille le Noir.

« Khieu Saran a 17 ans le jour où les Khmers rouges déferlent sur Phnom Penh pour « libérer » le peuple cambodgien. La joie de courte durée va basculer dans l’horreur. Khieu découvre les camps de rééducation, la torture et l’extermination avant d’être forcé de devenir à son tour un bourreau du régime de Pol Pot.

Après avoir échappé à l’enfer, Khieu est aujourd’hui juge d’instruction auprès d’un tribunal pénal international dont la mission est de traquer les anciens cadres du régime. Jusqu’au jour où il retrouve la trace de Vorn, son ancien tortionnaire. Accompagné de Sokha, sa fille adoptive, Khieu s’envole pour la France afin d’en finir avec les spectres du passé. »

Une main vers le ciel est un roman en trois parties ou époques et débute comme une fresque historique racontant l’horreur khmère en 1975 dans les yeux d’un môme et de son oncle qui vont connaître les camps de travail ou de rééducation créés au Cambodge selon des méthodes cocos bien rôdées (encore en vigueur en Chine pour détruire les Ouïgours et les minorités musulmanes) et qui aboutiront au massacre, à l’extermination d’une génération.

« Bien des années plus tard, certains parleront d’autogénocide, d’autres passeront leur chemin, le nez au vent. Ils ne voudront plus entendre parler de ces années maudites où une poignée d’hommes a éradiqué une génération entière de son propre peuple. »

L’histoire montre l’indicible, touche l’innommable mais la violence n’est jamais gratuite ou dans l’excès. On est dans un enfer terrestre, un massacre programmé, organisé. Khieu s’en sortira, marqué à vie dans son corps et dans son âme.

Dans une deuxième partie, plusieurs décennies plus tard, on retrouve Khieu, devenu juge et surnommé « le chasseur de Khmers », traquant en France celui qui a détruit sa vie. La violence poisse toujours les pages mais elle se présente sous des formes plus connues avec des flingues, des explosifs, des pourris, des triades, des combats clandestins, des trafics d’humains. Le roman emprunte des voies de polar pur et dur, sur un mode parfois très rock n’roll, tout en restant juste et passionnant.

« Sokha laissa ses instincts de mort remonter à la surface et sa peau se recouvrir de cette carapace hermétique dont elle se parait chaque fois qu’elle s’apprêtait à éliminer une cible. Sa deuxième peau réclamait du sang. »

On sent le travail de l’auteur, un texte qui varie les points de vue et les temps de narration d’une époque à l’autre. Une histoire retravaillée inlassablement jusqu’à obtenir un poli, un lustre parfait qui oblige à poursuivre, phrase après phrase, chapitre après chapitre. Malgré le sang, les meurtres, le chagrin, l’ignominie… on avance, on avance inexorablement dans cette mécanique de mort, sans un instant pour se détourner un peu de l’horreur.

Dans la dernière époque du roman chargée d’émotion et d’humanité où on entrevoit une lueur au bout du tunnel, Jean-Christophe Boccou parvient intelligemment à lier les deux histoires. En racontant d’abord un ado en fuite devenant la seule famille d’une gamine qu’il a sauvée des meurtriers de sa mère puis en s’aventurant bien des années après au plus profond du Cambodge, là où la folie khmère a débuté. Remontant un fleuve de sang et de larmes, on ira jusqu’à la source du mal parce qu’il faut bien que les salauds crèvent un jour pour que les âmes des sacrifiés trouvent le repos et puissent s’en aller vers un ailleurs meilleur.

« Je me suis frotté les yeux une seconde pour en chasser les larmes. Quand je les ai rouverts, tu avais disparu. »

Un grand roman.

Clete.

TOUCHE PAS A MON CADAVRE d’André Marois / Héliotrope Noir.

« Depuis qu’il a été arrêté en état d’ébriété, Roger, un entrepreneur en bâtiment, fait preuve d’une prudence exemplaire au volant de son pick-up. Jusqu’au soir où, par une pluie torrentielle sur le chemin du Parc, pressé de rentrer boire une bière ou quatre, il percute à mort un cycliste. Craignant pour son permis, Roger décide de cacher le corps dans un coffre en attendant de pouvoir le faire disparaître pour de bon.

Sauf que la Mastigouche en crue le devance et emporte avec elle le coffre dans ses eaux déchaînées. Heureusement pour Roger, sa voisine Jacqueline a un marché à lui proposer… »

André Marois est français mais vit au Canada, à Montreal, depuis 1992. Il a beaucoup écrit pour les adultes mais aussi pour la jeunesse. Touche pas à mon cadavre est le quatrième volet d’une série noire qui se développe sur la commune de Mandeville, quelque part au fin fond du Québec. Ces chroniques de la Mastigouche, une rivière, on vous les a fait découvrir avec La sainte Paix  qui a remporté en 2024 le prix du meilleur roman policier en français décerné par l’association Crime Writers of Canada. Ajoutons que les droits de Bienvenue à Meurtreville, premier opus paru ici chez « Le mot et le reste », ont été achetés par une société française envisageant d’en faire une série.

Nul besoin d’avoir lu les trois premiers volumes pour plonger dans le petit univers tendrement dérangé d’André Marois. Les lecteurs de « La sainte paix » se réjouiront par contre de retrouver Jacqueline, une septuagénaire particulièrement dangereuse quand on touche à sa tranquillité. Présent aussi évidemment, le sympathique et franchement poissard sergent-détective Steve Mazenc qui a bien du mal à résoudre la moindre enquête. La bonne humeur est de rigueur malgré les horreurs, et si vous goûtez l’humour noir, c’est un régal.

Quelques nouveautés par contre par rapport à la dernière affaire, la fibre est arrivée dans le coin et les réseaux sociaux, comme partout, abêtissent les autochtones. Mais surtout, la Mastigouche est en crue et promène un, puis deux cadavres plongeant notre brave et malheureux Roger dans une belle panade.

André Marois aime à raconter les grosses galères de gens anonymes, leurs tentatives souvent vaines pour s’en sortir et franchement on se marre. Mais derrière cette hilarité pointe aussi un monde plus sombre où la solitude est cruelle et la vieillesse un calvaire. « Si la vieillesse est un naufrage, peut-on qualifier la solitude de marasme ? »

Dans un entretien à un journal canadien Marois cite François Barcelo, l’auteur canadien des excellents Chiens sales, Cadavres et L’ennui est une femme à barbe parus au tout début du siècle à la Série noire. Ajoutons que les fans de l’indispensable Franck Bartelt y trouveront aussi leur compte.

Un roman qui fait un bien fou, sans message politique ou écolo qui gâche tout, des personnages touchants, du suspense et le sourire du début à la fin, un vrai petit bonheur.

Clete.

DIABLES BLANCS de James Robert Baker / Monsieur Toussaint Louverture.

White Devils

Traduction: Yoko Lacour

« Après avoir signé un best-seller avec un retentissant true crime, Tom Dunbar a disparu des radars. Son ambitieux second livre a fait un flop. Alors que les droits d’auteur commencent à se tarir, le restaurant imaginé par sa femme, la sublime et vénéneuse Beth, les précipite dans un gouffre financier. Ils vont tout perdre, jusqu’à leur maison avec vue sur l’océan, dans l’un des coins privilégiés de Los Angeles. La situation est critique : hors de question pour Tom de renoncer à l’écriture et, pour Beth, de s’exiler dans un quartier de seconde zone. Heureusement, elle a un plan : soutirer de l’argent à son père, Bud Sturges, auteur à succès. Mais quand le richissime écrivain refuse, une idée sombre et dérangeante commence à s’insinuer dans les esprits survoltés de Beth et Tom…« 

En ce moment, la maison d’édition Monsieur Toussaint Louverture a, comme qui dirait, sérieusement le vent en poupe. C’est peu de le dire. Une petite maison d’édition devenue grande et incontournable dans le paysage littéraire français, tant d’un point de vue qualitatif, qu’en termes de chiffres de vente qui se sont notamment envolés avec la publication des livres de Michael McDowell. Mais au-delà même du contenu, s’il y a bien une maison d’édition qui soigne l’esthétique de ses publications, jusque dans les détails, c’est Monsieur Toussaint Louverture. Preuve en est, une fois encore, avec Diables blancs de l’Américain James Robert Baker, dont la couverture toute en dorures et représentant une femme qui semble frappée d’un coup de folie, marque instantanément les esprits. Autant dire qu’on ne se fout pas de la gueule du lecteur, il y a du boulot derrière. Pour autant, je ne connaissais rien de James Robert Baker, et je ne suis certainement pas le seul. Celui-ci s’est ôté la vie en 1997, à 51 ans, et aucun de ses livres n’était arrivé jusqu’à chez nous, surtout pas Diables blancs qui restait totalement inédit à ce jour et dont la toute première publication se fait aujourd’hui en France. Un écrivain dont la vie a tout d’un roman et dont ce livre inédit va certainement faire parler de lui.

Jusqu’où est-on capable d’aller pour connaître à nouveau le succès ? A en croire Tom Dunbar et Beth, les principaux protagonistes de ce livre : loin, très loin. Un couple qui, tout en s’empoisonnant la vie, envisage le pire pour retrouver des jours meilleurs. Une relation hautement toxique entre un écrivain et sa femme dont l’instabilité psychologique et le mélange de prescriptions médicales deviennent un cocktail explosif. C’est dans cette atmosphère là qu’ils vont échafauder un plan machiavélique qui devrait, si tout se passe bien, leur apporter l’argent et le succès, leur évitant ainsi de perdre le luxe dans lequel ils vivent depuis un certain temps déjà. L’idée est de devenir les acteurs de leur propre true crime pour que Tom Dunbar puisse ensuite en faire un nouveau livre à succès. Ce plan, d’une stupidité évidente, nous fait constamment nous demander à quel moment cela va leur péter à la gueule. Les choix risqués s’enchaînent et l’escalade de rebondissements n’en finit plus. Nous voilà alors plongés dans un vrai faux true crime, ou peut-être un faux vrai true crime, pour le meilleur et pour pire. Enfin, surtout pour le pire…

Addictif au possible dès les premières pages, James Robert Baker aspire le lecteur dans une spirale infernale qui tient en haleine sans le moindre temps mort. Rédigé sous la forme d’un monologue qui s’avère être une transcription de cassettes audios que Tom Dunbar enregistre pour les donner à Jim, un ami écrivain, et ainsi faire toute la lumière sur l’entreprise désespérée qui fut la leur, Diables blancs jouit d’une construction extrêmement solide. On apprend dans la postface que l’auteur se filmait en train de jouer ses personnages dans le but de parfaire les dialogues. Il y a une évidente maîtrise dans l’écriture de James Robert Baker. Il arrive à nous donner l’impression que l’on voit les choses venir et pourtant nous surprend régulièrement. Avec ce roman, il délivre autant une satire complètement cintrée de l’Amérique, qu’une réflexion sur le true crime qui nous crame quelques neurones au passage, tout en prenant un joyeux plaisir à dynamiter toute morale. Le parfait scénario pour un film de cinéma.

Diables blancs de James Robert Baker est l’archétype même du page-turner. Vous allez prendre furieusement votre pied à la lecture de ce livre, initialement relégué aux oubliettes, alors qu’il a tout d’un classique. Une bombe noire méchamment corrosive et jubilatoire ! Après cette lecture, vous réfléchirez à deux fois avant de mélanger n’importe quels médicaments.

Brother Jo.

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