Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

NOS FEMMES SOUS LA MER de Julia Armfield / Editions La Croisée.

Our Wives Under the Sea

Traduction : Laetitia Devaux, Laure Jouanneau-Lopez

La maison d’édition La Croisée définit sa ligne éditoriale ainsi:
« C’est la fenêtre qui aimante le regard, l’appel du dehors, les lignes de mire… C’est l’endroit vers lequel on tend – l’autre, l’ailleurs – et le point de rencontre
(Émilie Lassus, Éditions La Croisée)

Le roman Nos femmes sous la mer s’inscrit parfaitement dans cette vision. Il raconte l’histoire d’ « une personne qui a laissé son regard sombrer si profondément qu’elle ne parvient pas à le récupérer » : Leah. Et de celle de Miri, qui assiste, impuissante, à la mue — métamorphose ?décomposition ? — de la femme qu’elle aime.

Le récit alterne entre ces deux voix, sous forme de courts fragments.

Leah, biologiste, participe à une mission de recherche sous-marine à plus de six mille mètres de profondeur. Elle s’embarque pour trois semaines avec deux collègues à bord d’un submersible. Dès le début du roman, le sous-marin s’enfonce dans les abysses et tombe en panne. Une panne étrange : tout s’arrête, sauf les productions d’air et d’eau douce. Leah raconte lentement, paisiblement, les réactions singulières des trois naufragés.

« À part le fait qu’on était incapables de se déplacer dans une direction ou une autre, et incapables de communiquer avec la surface, ce voyage inaugural se déroulait en vérité sans accroc. »

Miri, la compagne de Leah, attendra six mois avant de la retrouver. Mais est-ce encore SA Leah ? Dans cette ville gorgée d’eau, où tout semble suinter, où même « le bruit saigne du plafond », Leah commence à présenter des altérations troublantes sur sa peau:
« Celle-ci est argentée, voire nacrée comme une huître, dans les plis du coude et au creux de la nuque. »
Elle ne se nourrit bientôt plus que d’eau salée et refuse de quitter la baignoire…

Avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité, Julia Armfield aborde dans ce premier roman les thèmes du deuil, de la désagrégation des corps mais aussi la puissance de l’amour face à la transformation irréversible de l’être aimé.

Nos femmes sous la mer est un roman profondément mystérieux. Le lecteur rationnel n’y trouvera pas les réponses qu’il espère et pourra ressentir une certaine frustration. En revanche, s’il accepte de se laisser porter par le rythme lent et fluide du texte, par les sensations et l’émotion, il restera libre d’accueillir les ambiguïtés du récit.

Un roman troublant, d’une cruauté presque douce qui dilue les frontières entre l’inconnu et nos certitudes.

Soaz.

KNOCKEMSTIFF, OHIO de Donald Ray Pollock / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Knockemstiff

Traduction: Philippe Garnier

Knockemstiff, un hameau aujourd’hui fantôme du Midwest. C’est l’inquiétant décor de ces récits à couper le souffle, peuplés de personnages entre fiction et réalité, qui ont en partage la cruauté, la folie et le désenchantement. Mais qu’ils soient paumés, cinglés, camés, ou simplement brisés par la vie, tous portent en eux une extraordinaire force vitale.

Dans l’attente d’un nouveau livre de l’écrivain américain Donald Ray Pollock, depuis bientôt dix ans maintenant, je m’étais entretenu avec lui en 2025 pour revenir sur son parcours d’écrivain et prendre de ses nouvelles. Toujours pas de nouveau roman en vue, bien qu’en cours d’écriture. Les fans vont devoir être patients. Néanmoins, à l’occasion des 30 ans de la collection « Terres d’Amérique » chez Albin Michel en 2026, Pollock voit certains de ses ouvrages réédités. Longtemps épuisé et donc introuvable, Knockemstiff, Ohio, initialement publié chez Buchet-Chastel, est de retour. Tout premier livre de l’auteur, ce recueil de nouvelles, si vous ne l’avez jamais lu, va sacrément vous remuer.

Tout d’abord édité sous le titre Knockemstiff, ce recueil est réédité avec le titre Knockemstiff, Ohio et ce dans une traduction révisée que l’on doit à Philippe Garnier qui avait déjà œuvré sur la première mouture du livre. Si l’on trouve toujours en ouverture du livre une carte de Knockemstiff, celle-ci s’étoffe légèrement avec l’un ou l’autre détails supplémentaires permettant de nous immerger plus facilement dans le décor. Mais la véritable petite nouveauté, pas si anodine que cela, c’est que le recueil qui était constitué de dix-huit nouvelles, comporte désormais une dix-neuvième nouvelle inédite : Le Jésus en bois.

Je ne m’étale plus sur le parcours de Donald Ray Pollock. Je vous invite à vous référer à notre entretien si vous ne connaissez pas l’auteur. Pour faire court, il faut savoir que Pollock vient vraiment de l’endroit sur lequel il écrit ici. Pour certain(e)s, après lecture, cet endroit aura certainement l’air d’être l’enfer sur Terre. Pour Pollock, qui dit bien avoir grossi le trait pour servir le récit, ce n’est pas qu’un trou paumé peuplé d’êtres humains tout aussi paumés, c’est l’un des visages de l’Amérique face auquel on a tendance à détourner le regard ou à juger trop promptement.

Ces textes, qui se déroulent sur une trentaine d’années, entre les années 1960 et 1990, sont souvent brutaux et particulièrement noirs. Toute une galerie de personnages, semblant vivre des vies sans issue dans un lieu sans échappatoire, peuple ces pages. La récurrence de certains donne cette particularité au recueil d’avoir des nouvelles liées entre elles. Parmi eux des gamins paumés, des parents violents, des alcooliques, des dealers de drogue, un homme qui perd l’esprit quand il pleut, des bodybuildeurs, des jeunes qui pratiquent l’inceste et j’en passe. Beaucoup de pauvreté et de misère humaine. Des petites gens avec des petites histoires, dont la violence et le tragique peuvent perturber, parfois prêter à rire, mais ne laissent jamais indifférent.

Ce qui frappe avec Donald Ray Pollock, c’est la justesse du ton et cette espèce de véracité qui semble émaner de sa plume sans superflu. Il n’y a ni jugement, ni condescendance, dans le regard qu’il porte sur ses personnages abîmés par la vie. Il a cette capacité d’arriver à préserver une forme d’humanité là où on pourrait aisément ne voir que désespoir et cruauté. Dès La vie en vrai, première nouvelle de ce livre dont le final laisse une image mentale inoubliable, on comprend que l’on a affaire à du très lourd tant la secousse est puissante.

Knockemstiff, Ohio est le plus remarquable recueil de nouvelles que j’ai lu à ce jour. Une chance que celui-ci soit à nouveau disponible ! Texte après texte, c’est claque sur claque que l’on se prend. Aussi terriblement noir et implacable ce livre soit-il, la profonde humanité qui subsiste au coeur de toute cette crasse, cette déchéance, cette indigence, nous prend aux tripes et à la gorge. Une entrée fracassante dans le monde de la littérature de la part d’un très grand écrivain qui mérite toute votre attention.

Brother Jo.

VOIR VENISE… de Lionel Destremau / Esprit noir / Melmac éditions.

Les éditions Melmac originaires de Marseille proposent une collection Esprit Noir dédicacée au Noir dans toutes ses formes « consacrée au polar, au roman noir, au roman policier et au thriller. Tous les genres qui constituent le polar, de l’humour jusqu’au fantastique ou presque, en passant par le roman social ou les pas de côté, le décalage, qui est la marque de fabrique de MELMAC. »

Esprit noir engage cette nouvelle année avec quatre sorties, trois en poche et un grand format. Voici donc la première livraison avec Voir Venise… de Lionel Destremau que l’on retrouve habituellement au catalogue de la Manufacture de Livres.

Un palace vénitien, le glamour, le romantisme, le gothique de la cité des Doges et une orgie de drogue et de sexe qui dégénère gravement à cause d’une drogue expérimentale et testée par une assemblée de glandeurs, de crypto monnayeurs, d’influenceurs à deux balles squattant à Dubaï ou ailleurs… du moment que ça pue bien le fric. Dans cet immeuble où l’indicible s’est produit, relaté dans une première partie nommée, cela coule de source, « … Et mourir », est logée aussi une famille française. La famille de Paul  (« Manman », les gosses et la belle famille) se plaint d’une fuite de liquide provenant de l’appartement voisin. Paul, qui a toujours rêvé de la Sérénissime, veut passer un séjour parfait et va ouvrir la porte qui donne sur l’enfer. Ce sera l’entame d’une seconde partie nommée « … Et courir » car Paul a découvert de la thune, beaucoup de thune dans des enveloppes et de quoi bien cimenter ses narines et flinguer son cerveau. Mais, mais tout le monde sait que « Bien mal acquis ne profite jamais » …

Melmac évoque un court roman mais il n’est pas non plus faux de parler d’une grande novella. Conte noir violent, Voir Venise est addictif au plus haut point. A la sidération de la première partie succédera une seconde partie épouvantable elle aussi, mais animée d’un humour noir des plus corrosifs. Voir Venise… s’appréciera en un « one shot » tendu, horrible et monstrueusement jouissif.

Clete.

LE PETIT de Fernando Aramburu/ Actes Sud.

El Niño

Traduction: Pierre Mestre

«On dirait qu’en attendant une étrange tension se déploie dans l’air. On dirait qu’une substance invisible et volatile est en train de déposer un léger vernis de mauvais augure sur les objets, les dalles du trottoir, l’asphalte de la chaussée. »

Quel risque immense Fernando Aramburu a pris en nous confrontant à cet effroyable drame ! Une explosion dans une école maternelle d’Ortuella, près de Bilbao, au Pays basque espagnol – un fait réel – tue cinquante enfants entre cinq et six ans, et trois adultes.

On repose le livre et l’on dit non. NON, ce n’est pas supportable.

Nuco, Le Petit avait six ans.

Et pourtant, presque malgré nous, nous y revenons … Parce qu’il y a Nicasio, l’adorable grand père du petit Nuco, celui qui « préfère les oiseaux aux hommes», « le fada », comme va très vite l’appeler le village. Mais est-il vraiment devenu fou ? Joue-t-il à un jeu pour assurer sa survie? Le déni est-il, pour lui, la seule parade à une douleur qu’il est incapable de comprendre?

Ce qui nous ramène aussi au livre, ce sont ces passages dans lesquels « le roman prétend se commenter lui-même ». Le texte, comme un personnage qui s’invite, s’exprime librement, adressant des critiques à son auteur, souvent avec humour. Ces passages en italique, loin de gêner la fluidité de la narration, nous permettent de prendre de la distance avec nos émotions, et introduisent « de larges plages de réflexion paisible au sein d’une histoire qui se veut fréquemment intense. »

L’auteur fait entendre la voix de Mariaje, la mère du Petit, tout au long du roman. Elle raconte cette journée du 23 octobre 1980 et ce qu’était sa vie avant puis après la perte du Petit. Et elle raconte aussi son père, Nicasio.
«Autrement dit, elle oscille entre l’oubli et la mémoire et, dans le fond, elle se réjouit de ne pas pouvoir contrôler directement ses souvenirs.» Avec une grande pudeur, elle livre sa douleur, mais aussi ses trahisons, son désir de se reconstruire.

La force de Fernando Aramburu tient à cette sobriété digne avec laquelle il évoque une tragédie effroyable, d’en avoir eu le courage et le talent poétique pour traduire l’indicible. Sa sensibilité nous avait déjà profondément touchés dans Patria.

Laissons enfin au texte la satisfaction d’avoir le dernier mot : Espérant que l’auteur ne fasse pas de lui « une succession de paragraphes larmoyants ou un plaidoyer en faveur des nobles sentiments. » il nourrit « l’espoir (je suppose immodeste) d’être un jour jugé positivement.»

Soaz

CATHEDRALE de Tarik Noui / Actes noirs / Actes Sud.

« Une nuit, dans la cité déchue d’Enoch, un garçon noir issu des quartiers miséreux est pris pour cible par la police. Corban Khôl ne souhaitait pourtant qu’une chose : découvrir la construction en cours de « la plus grande cathédrale du monde ».
Quelques mois plus tard, alors que des nuées de corneilles se sont abattues sur les rues, Sarah Stavisky, une jeune étudiante a priori sans histoires, disparaît. Jonathan Lamm, affecté à l’enquête, sait qu’il doit faire vite : semant des cadavres sur son passage, la pègre pourrait bien être elle aussi à la recherche du coupable… »

Et de fait, la pègre est bien à la recherche de Sarah, nièce du baron local. Celui-ci va mettre tous les moyens possibles pour retrouver la disparue. Ne nous aventurons pas plus dans la quête de Jonathan Lamm, flic dangereux, en pleine tentative de rédemption, carburant au cocktail « Tramadol, joints et vodka ». Oublier la déchéance d’une civilisation et expier ses fautes, tel semble son mantra.

Cathédrale est un roman noir particulièrement réussi. Tarik Noui a su créer un décor très sombre de fin de civilisation avec un ton très incantatoire, parfois scandé qui souffre de quelques excès mettant inutilement l’intrigue en attente. Néanmoins, reconnaissons à l’auteur un vrai talent d’écriture rappelant très avantageusement les pages talentueuses de Et le verbe s’est fait chair ou de Porno Palace de Jack O’Connell (Rivages). Enoch, théâtre abject, montre tous les signes, les stigmates de l’écroulement d’un monde. On entre dans la folie, dans la dernière étape avant l’effondrement final, le pandémonium précédant les enfers avec des milliers de corneilles suivant l’agonie.

Roman particulièrement dérangeant et totalement désenchanté, Cathédrale peut se voir comme la vision d’un nouveau Moyen Age : le chantier d’une cathédrale avec, à ses pieds, une nouvelle Cour des Miracles et ses hordes d’illuminés et d’âmes en perdition se livrant à tous les excès et perversions. Le roman n’est absolument pas aimable, mais sa lecture bouscule et tranche très avantageusement avec toutes les sorties formatées du moment. Une intrigue très éprouvante dans un environnement collant, poisseux, dégueulasse.

« Histoire des vivants, des morts, et de ceux qui ne les ont pas connus ».

Clete.

ALBIN de Martin Harníček / Editions Monts Métallifères.

O Albinovi

Traduction: Benoit Meunier

Afin de lutter contre la surpopulation, le Parti mondial décrète la « dévitalisation » systématique des hommes à 50 ans et des femmes à 45 ans. Dans cette société hyper répressive où il faut savoir tuer, la violence et l’absence d’empathie deviennent les valeurs essentielles, et le Parti recrute ses membres parmi les jeunes garçons les plus brutaux.

Albin, que ses parents destinaient à libérer le monde de la tyrannie, se révèle au contraire particulièrement doué pour la torture et la manipulation. Vite repéré et choyé par les autorités, il met son génie au service de ses ambitions dans l’espoir de devenir, un jour, président du Parti mondial. Mais les règles du jeu peuvent changer à tout moment…

Déjà pleinement convaincu par Viande, le second mais premier roman de l’auteur tchécoslovaque Martin Harníček publié en France en 2024, par les éditions Monts Métallifères dans leur réjouissante collection Pb82, nul besoin de dire que j’attendais vivement de pouvoir lire autre chose de ce curieux et passionnant écrivain. C’est désormais chose faite avec Albin. Ecrits au début des années 1980 sous le régime en place en Tchécoslovaquie, ces romans qui circulèrent alors sous le manteau auraient très bien pu ne jamais arriver jusqu’à chez nous puisque Harníček fut contraint de quitter son pays et a depuis longtemps cessé d’écrire. C’est donc une chance que l’on puisse enfin lire son œuvre, et ce grâce au travail des éditions Monts Métallifère qu’il me semble pertinent de saluer.

Sous un régime totalitaire, comment un monstre devient un roi parmi les monstres ? En nous confrontant à la trajectoire d’Albin, un ignoble et sadique manipulateur dont on va découvrir le parcours, Martin Harníček met en exergue les rouages d’un système qui traversé l’Histoire de l’humanité et aura permis les pires exactions. Nul besoin de citer d’exemples puisqu’ils sont nombreux et pour certains ont toujours cours. Notre cher Albin, très tôt appelé par une volonté de faire le mal, va suivre une ascension parfaitement calculée et assez fulgurante, au sein du Parti mondial au sein duquel il va pouvoir allègrement satisfaire son sadisme exacerbé et jouir d’une redoutable réputation. Il est sans pitié et entend bien grimper au plus haut de la pyramide hiérarchique. Mais pour ce faire, « dévitalisation » oblige, soit mis à mort des hommes à partir de 50 ans, le temps lui est compté. Pensant que jamais rien ne pourrait se mettre en travers de son chemin, trop obsédé par sa propre réussite, il ne voit pas venir l’inéluctable chute.

Plus classique dans l’écriture et le traitement de son sujet que Viande, donc à mon sens un poil moins fascinant quand même, Albin demeure tout à fait percutant et incisif. C’est encore une fois un roman court qui ne laisse, ni à l’auteur ni au lecteur, le temps de se disperser. Martin Harníček est efficace dans sa narration et le propos est sans ambiguïté. Il va à l’essentiel, peut-être parfois un peu vite, mais arrive tout de même à déployer un récit fort qui pousse inévitablement à la réflexion et marque les esprits.

A l’image de Viande de Martin Harníček, Albin est un livre rude et sans espoir. Une dystopie qui prend sa source dans le paysage politique vécu par l’auteur dans les années 1980 en Tchécoslovaquie et qui se fait aujourd’hui encore l’écho de régimes pourris qui continuent de gangréner notre monde. Une plongée dans l’abject qui doit impérativement faire peur tant on est encore en mesure de percevoir des ponts avec le réel. De la littérature qui remet les idées en place et n’est pas là pour divertir.

Brother Jo.

UN HOMME RAISONNABLE de Hélène Couturier / Rivages.

« Il y avait une chose qui échappait encore plus que les autres à la capitaine Blandine Blanco, pourquoi un homme était plus attristé que sa femme, de la mort de l’amant de sa femme ? »

Serions-nous dans un vaudeville? Orso Orsini découvre que sa femme le trompe. Il s’empresse d’annoncer à la femme de l’amant que son mari couche avec sa femme…Elle le gifle. Il se met à suivre l’amant …
Ernesto Diaz, l’amant magnifique, fin, cultivé, marchand d’art et cubain… est assassiné. Pourquoi ?
Orsini est bien sûr le suspect numéro un.

Mais, fort heureusement, le livre va progressivement abandonner la légèreté du début et gagner en intensité et en profondeur.
On va en effet comprendre que la fascination éprouvée par Orso Orsini pour Ernesto, son obsession à le suivre est une sorte de compensation destinée à combler un sentiment de vide, laissé par le départ de son fils en Somalie.

« mon antidépresseur s’appelle Ernesto Diaz, lui et moi passons des heures à marcher dans Paris… »
«Et on me l’assassine !

La femme d’Orso est une copiste talentueuse spécialiste des peintres cubains. Peut-elle se retrouver « au centre d’un trafic d’œuvres d’art » ?…Peut-elle franchir la ligne parfois assez floue qui sépare le métier de copiste de celui de faussaire ?

Orso Orsini , en homme raisonnable, avec sa logique et son sens de l’observation, mais aussi son irrationalité, va s’attacher à aider la commissaire Blandine Blanco dans son enquête…

La Corse est très présente tout au long du roman. La Corse est l’enfance d’Orsini. Il l’a quittée depuis quarante ans mais se sent toujours déraciné. Son ascendance autonomiste et violente, peut-elle faire de lui « naturellement » un suspect potentiel ?

« Sur l’île, des tas d’enfants, corses ou pas, vivaient normalement, mais pas Orso, pas Stella, pas Antoine, la capitaine l’avait capté. Les détonations et les coups à la porte avaient traversé leurs nuits, toujours peur que les gendarmes débarquent, ou qu’un clan rival surgisse.  »

Une autre île, Cuba, est au cœur de l’enquête : Ernesto Diaz avait pour mission « d’assurer la protection des œuvres en danger, les éloigner des réseaux mafieux qui les exportent en secret vers des collections privées »
L’hémorragie des peintures cubaines, témoins de la sensibilité et de l’histoire du pays, qui finissent reléguées dans des coffres étrangers à des fins spéculatives, m’a particulièrement captivée.

Les recherches sur les peintres cubains sont bien travaillées et l’analyse de la personnalité d’Orso Orsini est fine et sensible. Les rebondissements de la fin du roman sont assez spectaculaires. On passe donc un bon moment avec toutefois la vague impression que l’auteure est « partagée entre la volonté que l’enquête progresse et la peur qu’elle progresse. »

D’autres livres parus chez Rivages Fils de femme (1996), Sarah, (1997) et De femme en femme (2023).

Soaz

LES FANTOMES DE SHEARWATER de Charlotte McConaghy / Gaïa / Actes sud.

Wild Dark Shore

Traduction: Marie Chabin

« Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Abritant la plus grande banque de graines au monde, le site accueillait jusqu’à il y a peu de nombreux chercheurs que la montée des eaux a contraints à partir. C’est aux Salt, désormais seuls sous la menace inexorable des éléments, qu’il revient de choisir les semences qui seront sauvées et dont l’avenir de l’humanité pourrait bien dépendre.Un soir de tempête, une femme s’échoue sur le rivage, miraculeusement en vie. D’où vient-elle ? Et que cherche-t-elle ? »

A plus de 1000 km de la première côte, l’île Shearwater va être le théâtre d’un huis clos entre la famille de Dominic et cette « intruse ». On apprend très vite que cette femme, Rowan, ne s’est pas échouée là par hasard. Dès les premières pages, on se rend compte du malaise, de la gêne de Dominic à l’arrivée de cette femme dans ce petit monde insulaire balayé par les tempêtes alors qu’ils vont devoir bientôt partir. Si Rowan comme Dominic ont beaucoup de choses à dissimuler, il en est de même pour les trois enfants troublants et passionnants, chacun à sa manière.

Actes sud présente Les fantômes de Shearwater comme un thriller polyphonique et il l’est de belle manière dans son final, mais c’est avant tout le récit de la fin d’un monde, envahi et bientôt submergé par l’océan. « Que faut-il garder d’un monde qui s’effondre ? » semble être une des questions du roman qui cultive de manière plaisante et parfois surprenante une réflexion écologique et de beaux instantanés sur la beauté et la fragilité du monde.

La réussite du roman tient à la qualité des personnages, à leur originalité, à leur part d’ombre que Charlotte McConaghy ne dévoile qu’au compte-gouttes, plus intéressée à montrer et à célébrer l’intelligence et l’obstination à vivre dans un théâtre originel généralement martyrisé par l’Homme. Néanmoins, malgré une certaine indolence dans la narration, tempérée par de petits détails offerts au lecteur se languissant, la dernière partie du roman prendra les couleurs d’un thriller à un moment où chacun a beaucoup à perdre.

Un peu éloigné des romans que l’on vous propose d’habitude, Les fantômes de Shearwater s’avère fort recommandable par sa construction superbement maîtrisée, son intensité dans le final et pour l’extrême humanité qui se dégage de ces pages.

Clete

LES BELLES PROMESSES de Pierre Lemaitre / Calmann Levy.

«Comment avait-il pu supporter cette femme pendant tant d’années ? C’est elle qu’il aurait dû tuer. Dès le début !»

Les Belles Promesses est le dernier livre de la tétralogie Les Années Glorieuses de Pierre Lemaitre ( Le premier, Le Grand Monde en 2022 puis Le Silence et la Colère en 2023 et Un avenir radieux en 2025.)

Des promesses, Pierre Lemaitre nous en avait fait dans l’épilogue d’Un avenir radieux :« Les années à venir allaient demander des comptes à ceux qui avaient vécu sans compter et sans crainte du lendemain. C’est ce que craignait Jean, et il n’avait pas tort. »

Jean, dit Bouboule, est le frère aîné chez les Pelletier. « Bouboule, c’est une éponge… » disait de lui son père et, pour sa mère, il est resté le « petit garçon timide, effacé, anxieux, poreux à toutes les émotions ». Nous savons qu’il a déjà tué au moins trois jeunes femmes : c’est ce que pressent François, le frère cadet, balançant entre « la honte et la suspicion », ne parvenant pas à se défaire de ce doute affreux qui le ronge.

Pour se prouver d’abord à lui-même qu’il se trompe, François, ancien journaliste, va donc mener une enquête minutieuse…Et s’il découvre que son frère est coupable, sera-t-il capable de l’envoyer à l’échafaud ? De détruire ainsi toute la famille ?

Bien sûr, la vie des Pelletier continue pendant le long travail d’investigation de François. C’est le temps des travaux titanesques (on est dans les années 1960) qui, au nom du progrès, exproprient les gens humbles que ce soit pour la construction du périphérique parisien ou pour mener à bien le remembrement dans les campagnes…Jean trouvera même le moyen de devenir un héros !

A partir du moment où l’auteur nous avait lui-même promis que « rien ne resterait impuni », je me suis davantage passionnée pour la recherche de la vérité menée par François. Et j’avoue que les découvertes amoureuses du jeune Philippe, ou les péripéties du montage d’une coopérative agricole m’ont paru plus artificielles que ce que l’on a pu lire dans les livres précédents. Pas grave !

Et toujours beaucoup d’humanité, de lucidité et une écriture fluide et efficace dans ce roman.
« Le romancier de polar est un mécanicien pour qui chaque pièce doit être exactement à sa place. » (Pierre Lemaitre.  Dictionnaire amoureux du polar paru chez Plon en 2020).

Voilà, exactement : une belle mécanique, vive, précise, bien rôdée, et un moteur qui ronronne ! (clin d’œil à Joseph, le chat qui « a vieilli de façon raisonnable… »)

Soaz.

Du même auteur chez Nyctalopes: Couleurs de l’incendieTrois jours et une vie, Dictionnaire amoureux du polar, Un avenir radieux .

TOUT LE MONDE SAIT de Jordan Harper / Actes Sud.

Everybody Knows

Traduction: Laure Manceau

Tout le monde sait est le troisième roman de Jordan Harper, auteur que nous suivons depuis ses débuts avec L’amour et autres blessures un recueil de nouvelles effroyable et remarquable publié il y a bientôt dix ans.

« Dans un Los Angeles crépusculaire s’étend un royaume de secrets ensevelis. Mae Pruett, publiciste spécialisée en gestion de crise, sait mieux que quiconque comment enterrer les scandales, salir les adversaires et manipuler l’opinion pour protéger les tout- puissants. Mais lorsque son patron est abattu devant le Beverly Hills Hotel, Mae voit sa vie basculer. Résolue à élucider le mystère, elle s’engouffre dans un labyrinthe de rumeurs et de silences, découvrant peu à peu l’étendue de cette “bête” tentaculaire qui régit la ville. » Elle sera aidée dans sa quête par Chris, ex-flic et également son ex-amant.

Quittant les grandes étendues désertiques d’une Californie sous meth de son dernier roman (Le dernier roi de Californie), Jordan Harper ancre cette fois son intrigue en ville, dans le strass hollywoodien. Changement de cadre radical pour un Jordan Harper qui avait certainement été chagriné par ses difficultés à faire éditer Le dernier roi de Californie dans son propre pays. Le lectorat américain est visiblement lassé des histoires de came rurales, un thème qui fonctionne encore bien en France où des éditeurs hébergent des romanciers ricains qui ne sont plus édités chez eux.

Alors, il semblerait que Jordan Harper a beaucoup mieux géré son affaire cette fois-ci puisque Actes Sud annonce que ce roman est en cours d’adaptation audiovisuelle par Warner Bros. Le jackpot certainement pour Jordan Harper, déjà scénariste pour des séries comme Mentalist (14 épisodes) et Gotham (4 épisodes). En conséquence, nous découvrons un autre Jordan Harper, , expert pour nous promener dans L.A. où il réside, et nous créant une intrigue à laquelle on adhère rapidement. Jordan Harper connaît bien le milieu du cinéma et des affaires et ses prédateurs au-dessus des lois. Il nous en montre quelques exemple effrayants, adaptés des affaires Ed Buck et Dan Schneider sans parler bien sûr de l’ombre menaçante des clones de Harvey Weinstein, Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell.

Rien de bien neuf, mais néanmoins on peut faire confiance au talent de Harper pour rendre unique un sujet si souvent lu, en théorie… En pratique, j’ai eu du mal à reconnaître le Jordan Harper que j’aime tant. On retrouve son thème favori, l’enfance en danger, qu’il a si bien traité dans ses deux romans, créant des drames shakespeariens sous le cagnard californien, mais ici difficile de reconnaître la plume, la faconde de l’auteur. Tout est survolé, rien n’est terminé. On se retrouve avec une fin méchamment bâclée après avoir été invités au moins deux fois à envisager un second tome…

Point de procès à un Jordan Harper qui est en droit de vouloir bien vivre de son art et de son travail en produisant maintenant des intrigues rapides, très rythmées, addictives et dans l’air du temps avec une écriture sans aucun, absolument aucun effet de style. Outre la profusion de personnages juste griffonnés qui rendent parfois l’intrigue un peu difficile à suivre, Jordan Harper a, trois fois hélas, abandonné sa belle plume racée, très évocatrice et capable de transcender une histoire. Ici, que dalle, j’écris comme je parle, j’accumule les répétitions pour faire genre. On aborde plusieurs thèmes passionnants sans rien approfondir puis on passe à autre chose pour terminer hâtivement, en laissant beaucoup de choses en plan, afin de rester dans un format correct pour le lecteur lambda.

Alors, je ne dirai pas que Jordan Harper a vendu son âme, on prend quand même quelque plaisir à lire ce roman, mais on regrette qu’il ait abandonné tout ce qui faisait sa différence, son originalité, sa classe : une écriture puissante, un style, des moments d’introspection, de réflexion, d’émotion. Il semble avoir préféré s’adapter aux canons de l’énorme cohorte des thrillers ricains de grande consommation dont on nous étouffe tous les ans. Des héros sans aspérités, du « mainstream »… aucun jugement de valeur ça plaît, c’est juste pas pour nous.

Le plus triste, c’est que l’éventuelle suite est certainement conditionnée au succès de l’adaptation télévisuelle de ce roman…

Déception.

Clete.

Egalement de Jordan Harper: LA PLACE DU MORT

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