Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

UNE MAIN VERS LE CIEL de Jean-Christophe Boccou / La manufacture de livres.

Avec Une main vers le ciel, son troisième roman, Jean-Christophe Boccou signe de bien belle manière son arrivée dans le précieux catalogue de La manufacture de livres. L’auteur aime le rock et la littérature et forcément ici ça nous parle. De plus l’homme est un Elu, fait partie d’une élite mondiale. Originaire de Morlaix et vivant à Brest, c’est un Breton ! Et bon sang ne saurait mentir. Ne vous emportez pas « les mal nés », les malchanceux, les jaloux et reconnaissez qu’en 2026 entre Benjamin Dierstein, Jean-Christophe Boccou et Thomas Bronnec (prochain avis), c’est bien depuis l’Armorique, entre Brest et Lannion, que brille le Noir.

« Khieu Saran a 17 ans le jour où les Khmers rouges déferlent sur Phnom Penh pour « libérer » le peuple cambodgien. La joie de courte durée va basculer dans l’horreur. Khieu découvre les camps de rééducation, la torture et l’extermination avant d’être forcé de devenir à son tour un bourreau du régime de Pol Pot.

Après avoir échappé à l’enfer, Khieu est aujourd’hui juge d’instruction auprès d’un tribunal pénal international dont la mission est de traquer les anciens cadres du régime. Jusqu’au jour où il retrouve la trace de Vorn, son ancien tortionnaire. Accompagné de Sokha, sa fille adoptive, Khieu s’envole pour la France afin d’en finir avec les spectres du passé. »

Une main vers le ciel est un roman en trois parties ou époques et débute comme une fresque historique racontant l’horreur khmère en 1975 dans les yeux d’un môme et de son oncle qui vont connaître les camps de travail ou de rééducation créés au Cambodge selon des méthodes cocos bien rôdées (encore en vigueur en Chine pour détruire les Ouïgours et les minorités musulmanes) et qui aboutiront au massacre, à l’extermination d’une génération.

« Bien des années plus tard, certains parleront d’autogénocide, d’autres passeront leur chemin, le nez au vent. Ils ne voudront plus entendre parler de ces années maudites où une poignée d’hommes a éradiqué une génération entière de son propre peuple. »

L’histoire montre l’indicible, touche l’innommable mais la violence n’est jamais gratuite ou dans l’excès. On est dans un enfer terrestre, un massacre programmé, organisé. Khieu s’en sortira, marqué à vie dans son corps et dans son âme.

Dans une deuxième partie, plusieurs décennies plus tard, on retrouve Khieu, devenu juge et surnommé « le chasseur de Khmers », traquant en France celui qui a détruit sa vie. La violence poisse toujours les pages mais elle se présente sous des formes plus connues avec des flingues, des explosifs, des pourris, des triades, des combats clandestins, des trafics d’humains. Le roman emprunte des voies de polar pur et dur, sur un mode parfois très rock n’roll, tout en restant juste et passionnant.

« Sokha laissa ses instincts de mort remonter à la surface et sa peau se recouvrir de cette carapace hermétique dont elle se parait chaque fois qu’elle s’apprêtait à éliminer une cible. Sa deuxième peau réclamait du sang. »

On sent le travail de l’auteur, un texte qui varie les points de vue et les temps de narration d’une époque à l’autre. Une histoire retravaillée inlassablement jusqu’à obtenir un poli, un lustre parfait qui oblige à poursuivre, phrase après phare, chapitre après chapitre. Malgré le sang, les meurtres, le chagrin, l’ignominie… on avance, on avance inexorablement dans cette mécanique de mort, sans un instant pour se détourner un peu de l’horreur.

Dans la dernière époque du roman chargée d’émotion et d’humanité où on entrevoit une lueur au bout du tunnel, Jean-Christophe Boccou parvient intelligemment à lier les deux histoires. En racontant d’abord un ado en fuite devenant la seule famille d’une gamine qu’il a sauvé des meurtriers de sa mère puis en s’aventurant bien des années après au plus profond du Cambodge, là où la folie khmère a débuté. Remontant un fleuve de sang et de larmes, on ira jusqu’à la source du mal parce qu’il faut bien que les salauds crèvent un jour pour que les âmes des sacrifiés trouvent le repos et puissent s’en aller vers un ailleurs meilleur.

« Je me suis frotté les yeux une seconde pour en chasser les larmes. Quand je les ai rouverts, tu avais disparu. »

Un grand roman.

Clete.

TOUCHE PAS A MON CADAVRE d’André Marois / Héliotrope Noir.

« Depuis qu’il a été arrêté en état d’ébriété, Roger, un entrepreneur en bâtiment, fait preuve d’une prudence exemplaire au volant de son pick-up. Jusqu’au soir où, par une pluie torrentielle sur le chemin du Parc, pressé de rentrer boire une bière ou quatre, il percute à mort un cycliste. Craignant pour son permis, Roger décide de cacher le corps dans un coffre en attendant de pouvoir le faire disparaître pour de bon.

Sauf que la Mastigouche en crue le devance et emporte avec elle le coffre dans ses eaux déchaînées. Heureusement pour Roger, sa voisine Jacqueline a un marché à lui proposer… »

André Marois est français mais vit au Canada, à Montreal, depuis 1992. Il a beaucoup écrit pour les adultes mais aussi pour la jeunesse. Touche pas à mon cadavre est le quatrième volet d’une série noire qui se développe sur la commune de Mandeville, quelque part au fin fond du Québec. Ces chroniques de la Mastigouche, une rivière, on vous les a fait découvrir avec La sainte Paix  qui a remporté en 2024 le prix du meilleur roman policier en français décerné par l’association Crime Writers of Canada. Ajoutons que les droits de Bienvenue à Meurtreville, premier opus paru ici chez « Le mot et le reste », ont été achetés par une société française envisageant d’en faire une série.

Nul besoin d’avoir lu les trois premiers volumes pour plonger dans le petit univers tendrement dérangé d’André Marois. Les lecteurs de « La sainte paix » se réjouiront par contre de retrouver Jacqueline, une septuagénaire particulièrement dangereuse quand on touche à sa tranquillité. Présent aussi évidemment, le sympathique et franchement poissard sergent-détective Steve Mazenc qui a bien du mal à résoudre la moindre enquête. La bonne humeur est de rigueur malgré les horreurs, et si vous goûtez l’humour noir, c’est un régal.

Quelques nouveautés par contre par rapport à la dernière affaire, la fibre est arrivée dans le coin et les réseaux sociaux, comme partout, abêtissent les autochtones. Mais surtout, la Mastigouche est en crue et promène un, puis deux cadavres plongeant notre brave et malheureux Roger dans une belle panade.

André Marois aime à raconter les grosses galères de gens anonymes, leurs tentatives souvent vaines pour s’en sortir et franchement on se marre. Mais derrière cette hilarité pointe aussi un monde plus sombre où la solitude est cruelle et la vieillesse un calvaire. « Si la vieillesse est un naufrage, peut-on qualifier la solitude de marasme ? »

Dans un entretien à un journal canadien Marois cite François Barcelo, l’auteur canadien des excellents Chiens sales, Cadavres et L’ennui est une femme à barbe parus au tout début du siècle à la Série noire. Ajoutons que les fans de l’indispensable Franck Bartelt y trouveront aussi leur compte.

Un roman qui fait un bien fou, sans message politique ou écolo qui gâche tout, des personnages touchants, du suspense et le sourire du début à la fin, un vrai petit bonheur.

Clete.

DIABLES BLANCS de James Robert Baker / Monsieur Toussaint Louverture.

White Devils

Traduction: Yoko Lacour

« Après avoir signé un best-seller avec un retentissant true crime, Tom Dunbar a disparu des radars. Son ambitieux second livre a fait un flop. Alors que les droits d’auteur commencent à se tarir, le restaurant imaginé par sa femme, la sublime et vénéneuse Beth, les précipite dans un gouffre financier. Ils vont tout perdre, jusqu’à leur maison avec vue sur l’océan, dans l’un des coins privilégiés de Los Angeles. La situation est critique : hors de question pour Tom de renoncer à l’écriture et, pour Beth, de s’exiler dans un quartier de seconde zone. Heureusement, elle a un plan : soutirer de l’argent à son père, Bud Sturges, auteur à succès. Mais quand le richissime écrivain refuse, une idée sombre et dérangeante commence à s’insinuer dans les esprits survoltés de Beth et Tom…« 

En ce moment, la maison d’édition Monsieur Toussaint Louverture a, comme qui dirait, sérieusement le vent en poupe. C’est peu de le dire. Une petite maison d’édition devenue grande et incontournable dans le paysage littéraire français, tant d’un point de vue qualitatif, qu’en termes de chiffres de vente qui se sont notamment envolés avec la publication des livres de Michael McDowell. Mais au-delà même du contenu, s’il y a bien une maison d’édition qui soigne l’esthétique de ses publications, jusque dans les détails, c’est Monsieur Toussaint Louverture. Preuve en est, une fois encore, avec Diables blancs de l’Américain James Robert Baker, dont la couverture toute en dorures et représentant une femme qui semble frappée d’un coup de folie, marque instantanément les esprits. Autant dire qu’on ne se fout pas de la gueule du lecteur, il y a du boulot derrière. Pour autant, je ne connaissais rien de James Robert Baker, et je ne suis certainement pas le seul. Celui-ci s’est ôté la vie en 1997, à 51 ans, et aucun de ses livres n’était arrivé jusqu’à chez nous, surtout pas Diables blancs qui restait totalement inédit à ce jour et dont la toute première publication se fait aujourd’hui en France. Un écrivain dont la vie a tout d’un roman et dont ce livre inédit va certainement faire parler de lui.

Jusqu’où est-on capable d’aller pour connaître à nouveau le succès ? A en croire Tom Dunbar et Beth, les principaux protagonistes de ce livre : loin, très loin. Un couple qui, tout en s’empoisonnant la vie, envisage le pire pour retrouver des jours meilleurs. Une relation hautement toxique entre un écrivain et sa femme dont l’instabilité psychologique et le mélange de prescriptions médicales deviennent un cocktail explosif. C’est dans cette atmosphère là qu’ils vont échafauder un plan machiavélique qui devrait, si tout se passe bien, leur apporter l’argent et le succès, leur évitant ainsi de perdre le luxe dans lequel ils vivent depuis un certain temps déjà. L’idée est de devenir les acteurs de leur propre true crime pour que Tom Dunbar puisse ensuite en faire un nouveau livre à succès. Ce plan, d’une stupidité évidente, nous fait constamment nous demander à quel moment cela va leur péter à la gueule. Les choix risqués s’enchaînent et l’escalade de rebondissements n’en finit plus. Nous voilà alors plongés dans un vrai faux true crime, ou peut-être un faux vrai true crime, pour le meilleur et pour pire. Enfin, surtout pour le pire…

Addictif au possible dès les premières pages, James Robert Baker aspire le lecteur dans une spirale infernale qui tient en haleine sans le moindre temps mort. Rédigé sous la forme d’un monologue qui s’avère être une transcription de cassettes audios que Tom Dunbar enregistre pour les donner à Jim, un ami écrivain, et ainsi faire toute la lumière sur l’entreprise désespérée qui fut la leur, Diables blancs jouit d’une construction extrêmement solide. On apprend dans la postface que l’auteur se filmait en train de jouer ses personnages dans le but de parfaire les dialogues. Il y a une évidente maîtrise dans l’écriture de James Robert Baker. Il arrive à nous donner l’impression que l’on voit les choses venir et pourtant nous surprend régulièrement. Avec ce roman, il délivre autant une satire complètement cintrée de l’Amérique, qu’une réflexion sur le true crime qui nous crame quelques neurones au passage, tout en prenant un joyeux plaisir à dynamiter toute morale. Le parfait scénario pour un film de cinéma.

Diables blancs de James Robert Baker est l’archétype même du page-turner. Vous allez prendre furieusement votre pied à la lecture de ce livre, initialement relégué aux oubliettes, alors qu’il a tout d’un classique. Une bombe noire méchamment corrosive et jubilatoire ! Après cette lecture, vous réfléchirez à deux fois avant de mélanger n’importe quels médicaments.

Brother Jo.

LE GARDIEN DU CAMPHRIER de Keigo Higashino / Actes Sud.

クスノキの番人
Kusunoki no bannin

Traduction: Liza Thetiot.

Est-ce la magie de cet arbre gigantesque — ce camphrier dans le sanctuaire de Tsukisato — qui nous procure un tel apaisement ? Ou bien le rythme de l’écriture de Keigo Higashino qui nous donne la sensation de déambuler dans un jardin japonais? Les mots, lisses comme ces petits galets qui nous entraînent dans de drôles de spirales, leur douceur, leur sobriété, leur poésie — on pourrait presque dire leur silence — diffusent une émotion discrète et le motif de l’intrigue se dessine lentement.

Le jeune Reito Naoi « à peine un mois auparavant dormait dans une cellule de commissariat »…Chifune Yanagisawa, une tante oubliée, va lui confier une mission en échange de sa libération : devenir le gardien du camphrier. Il devra veiller au bon déroulement de rituels nocturnes, les nuits de pleine lune et de nouvelle lune…«Il paraît en effet que si l’on fait un vœu auprès du camphrier, il se réalisera. »

Légende urbaine ? Superstitions ? Histoires à dormir debout ? « Pour être franc, je n’y crois pas. C’est complètement invraisemblable. Si sacré qu’il soit, au bout du compte, ce n’est qu’un gros arbre. C’est tout simplement impossible qu’il exauce les vœux, voilà tout.» déclare Reito.

La jeune Yumi veut comprendre ce que son père vient faire régulièrement en se glissant dans la cavité qui s’ouvre sur le flanc du grand arbre, et quelle est la signification de ses marmonnements étranges. Reito, qui se juge pourtant « nul en tout, et pas capable de grand-chose » accepte de l’aider. Avec sa candeur, sa logique et sa grande bienveillance, il va tenter de résoudre ce mystère…

Un mystère qui plonge rapidement dans les racines lointaines d’une famille où « fierté mal placée et obstination mesquine » ont creusé des abîmes de culpabilité et de solitude. Le grand arbre parviendra-t-il à retisser des liens distendus, même au-delà de la perte de la mémoire et de la mort ?

Comme du camphrier, il émane de ce roman délicat, une sérénité qui permet au lecteur de se libérer de l’emprise du temps.

«Ne trouvant rien à répliquer, Reito se gratta derrière l’oreille.»

Soaz.

Le Gardien du camphrier est le quinzième roman de Keigo Higashino paru chez Actes Sud.

Du même auteur sur Nyctalopes: LE CYGNE ET LA CHAUVE-SOURIS, LES SEPT DIVINITÉS DU BONHEUR, LES MIRACLES DU BAZAR NAMIYA , LE FIL DE L’ESPOIR

HIVERNAL de Dario Voltolini / Editions du sous-sol.

Invernale

Traduction: Louise Boudonnat

À la fin des années 1970, sous les halles centenaires du marché de Turin, le corps de ballet des marchands affairés bat son plein. D’étal en étal, on arrive à la hauteur de Gino, qui découpe l’agneau selon une chorégraphie précise, maintes et maintes fois réalisée, jusqu’à ce que sa lame vacille, glisse et lui entaille le pouce.
De la chair animale à celle de l’homme, c’est d’abord l’opération puis l’infection, une forme de rétablissement malgré l’épuisement qui demeure, et finalement un diagnostic dévastateur. Le fils de Gino, le narrateur, assiste à cette dégradation avec un regard empreint de dévotion et de souffrance, trouvant dans la mémoire d’une vie simple et heureuse un refuge sublime.

Il est très rare que je lise de la littérature italienne. Pourquoi ? Je n’en ai pas la moindre idée. Mais Hivernal, premier livre de l’auteur Dario Voltolini édité en France, qui n’en est pourtant pas à son coup d’essai, a attisé ma curiosité. Publié aux Editions du sous-sol, ce qui est généralement un gage de qualité en soi, ce roman n’a pas trompé mon flair.

« Mais c’est quoi attendre, cet état enfoui en permanence sous une chape et qui un beau jour déferle d’un seul coup ? N’a-t-il pas toujours attendu ? N’est-on pas toujours en attente de quelque chose, lui comme les autres ? Mais maintenant l’attente, au lieu d’être un état dépourvu de contenu, est sur le point de tout révéler, ayant incubé dans son ventre un cauchemar aux dimensions qu’il ne pouvait physiquement imaginer jusqu’ici. »

Ainsi que le laisse présager la photo de Robert Doisneau en couverture et tel que l’annonce le résumé, il faut s’attendre à être confronté à la réalité du métier de boucher puisque c’est celui de Gino, personnage au cœur de ce roman. Bien que l’auteur ait l’art et la manière pour écrire sur le sujet, si vous êtes végétarien, préparez-vous à être plongé crûment dans le quotidien qu’impose un tel métier. Mais pour Gino, comme nous le raconte son fils qui est le narrateur, c’est sa routine. Une vie routinière qui ne demandait d’ailleurs qu’à suivre son cours avant qu’un mal ne s’y introduise lentement, progressivement, laissant place à une autre routine, plus dure, contrainte par la maladie. Et bien que Gino, de par son métier, soit habitué à la mort, il ne lui est pas plus aisé d’être confronté à sa propre mortalité. Ce changement va bousculer sa propre perspective de la vie et du monde. C’est la linéarité d’une trajectoire qui se fissure et dont le fils est le témoin désemparé. Sous son regard, les petites choses simples qui composent l’ordinaire de son père deviennent des éclats de tendresse d’où surgissent une émotion contagieuse. Toute la lumière d’une vie se voit alors graduellement avalée par l’obscurité.

« Je jette un coup d’oeil en passant devant la porte de leur chambre et je m’arrête. Ils sont assis tous les deux au bord du lit, de son côté à lui, vers la porte-fenêtre. L’un près de l’autre, comme au cinéma. Je vois leurs nuques penchées, car ils regardent vers le sol. Je vois leurs dos. C’est là un instant qui dure. Je m’éloigne sans faire de bruit. Une confusion au potentiel extraordinaire, remplie de rage et d’impuissance et d’une chose indicible, s’empare de mes cellules. Je n’apprends plus rien, j’oublie le peu que je sais. »

Dario Voltolini cueille le lecteur dès la première page. Sa prose dépouillée, vive et mélodieuse, particulièrement délicate, est d’une saisissante beauté. C’est si parfaitement rythmé et les mots s’écoulent avant tant de grâce qu’il est difficile de lâcher le livre avant d’en arriver à la fin. Sa pudeur lui permet d’éviter tout sentimentalisme inutile et tout misérabilisme. Il a l’art et la manière pour insuffler de la dignité dans l’indignité de la maladie. Si on pressent l’inéluctable, il laisse exister l’espoir. Je ne sais pas si c’est un récit autobiographique, j’ai parfois lu que ça l’est mais sans trouver d’information claire à ce sujet, on peut néanmoins imaginer ce qu’il faut puiser en soi pour écrire un tel livre. Un deuil bouleversant qui ne peut laisser insensible.

« Où aimerait-il être maintenant? Dans un lieu inaccessible, mais où se produisent des choses nouvelles, inconcevables ? Ou simplement là où il est et où il a été, sans rien pour le distraire à l’extérieur ou à l’intérieur, devant les gens qui veulent, banalement, comme d’habitude, acheter de la viande ? Des volcans apparaissent, éteints mais menaçant toujours de se réveiller, des paysages sans hommes et peut-être même sans animaux. Pas même des amibes, des bactéries, des virus. Des séquences interstellaires. Des sons venus d’avant le temps. »

Hivernal de Dario Voltolini est un roman sur la mort qui donne toute sa valeur à la vie mais en n’occultant jamais la fragilité de celle-ci. Un livre déchirant et pourtant jamais douloureux. Une lecture dont on a véritablement besoin, qui vous nourrit et vous enrichit. C’est brillamment écrit ! On a là l’un des incontournables de cette année 2026.

Brother Jo.

CHAIR de David Szalay / Albin Michel.

Flesh 

Traduction: Benoît Philippe.

« István, quinze ans, vient d’emménager avec sa mère dans un quartier modeste d’une petite ville de Hongrie. Isolé, désœuvré, c’est par hasard qu’il se lie avec sa voisine de palier, une quadragénaire mariée. Celle-ci lui fait découvrir les plaisirs de la chair, jusqu’à ce qu’un incident mette un terme à leur relation.

Après quelques années dans un centre de détention pour mineurs, István s’engage dans l’armée et combat en Irak. De retour, il part pour l’Angleterre où, travaillant comme chauffeur et agent de sécurité, il intègre la sphère de l’élite économique et politique, et tente de faire fortune dans l’immobilier. Mais par-delà son ascension sociale se cache un être fondamentalement passif, comme étranger au monde et à lui-même. Même dans son rapport au sexe. »

On avait moyennement apprécié Ce qu’est l’homme sorti en France en 2018. Bien que les prix littéraires ne soient absolument pas l’indicateur de nos choix de lecture, le Booker Prize (l’équivalent britannique du Goncourt) reçu par David Szalay en 2025 pour Chair nous a néanmoins titillés. Et si nous nous étions trompés sur cet auteur vivant à Vienne et à la double nationalité canadienne et hongroise ? Pour info, ceux qui avaient découvert David Lynch par son Booker Prize Le chant du prophète se garderont de comparer les deux écritures.

Il est amusant de constater qu’un roman intitulé Chair pour des raisons que vous comprendrez en le lisant soit justement tout le contraire. Ecrit vraiment à l’os, sans aucune fioriture, sans aucun effet de style si ce n’est un grand art de l’ellipse qui s’avère bien utile pour ne narrer que les grands moments de la vie de son « héros ».

Personnage sans affect, sans réaction par rapport à ce qu’il vit, István subit sa vie. Guidé par les incitations de sa mère et par ses histoires de cul souvent condamnables, il côtoiera pourtant les étoiles durant son parcours anglais.  Mais incapable de se rebeller contre l’injustice et dans l’adversité saura-t-il réagir ? On le sait tous « Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne ». Pour vous aider peut-être à appréhender l’homme, le parcours d’István ressemble beaucoup à celui du personnage de Barry Lyndon du roman de William Makepeace Thackeray immortalisé par le chef d’œuvre de Stanley Kubrick.

Dérangeant, troublant et particulièrement irritant, Chair est pourtant un roman méchamment addictif qui se lit comme un thriller de grande envergure qu’il n’est absolument pas.

Clete.

ALBATROS de Thomas Rio / Série Noire / Gallimard.

Le 26 janvier 1930, le général Koutiepov est enlevé à Paris. « Russe blanc », chef des armées tsaristes en exil, il nourrit encore un espoir de reconquête et la République lui a promis sa protection.

Les premiers suspects sont évidemment les bolcheviks. Mais l’enquête va vite devenir « un merdier sans nom ». Quelles pistes suivre ? Celle de Mussolini qui chercherait à envahir Belgrade ? Celle de la pègre parisienne alléchée par une forte rançon ? Celle de Nice où Trotski vient d’arriver? Que faire de ces agents doubles ou triples, de ce « brouillard de désinformation » ?

C’est dans ce chaos que se débat le commissaire de la Sûreté générale: Faux-Pas Bidet. « Un pseudonyme à chier » ? ou un simple nom du 19ème siècle qui « fleure bon les blagues de fin de banquet… » ?

Pour moi, c’est le portrait magistral de ce commissaire qui donne toute sa densité au roman : «  Le cinéma, et son obscurité rassurante, était le lit où sa bassesse s’épanouissait sans garde-fous, pire, osant même le rhabiller de vertu en le qualifiant de cinéphile. »

S’il surveille les studios Albatros, qu’il soupçonne d’abriter un nid d’espions rouges responsables de l’enlèvement de Koutiepov, c’est pour « loucher » sur les faits et gestes de l’actrice La Gontcheva dont il est secrètement amoureux. « À chacun de ses films, Faux-Pas Bidet croyait être le seul à comprendre cette grande âme en exil, le seul à pouvoir sécher ses larmes.»

Il va alors exploiter les talents d’ingénieur du son de Shloïmè Tauber, afin d’espionner les studios Albatros, lesquels, pour encaisser le choc du cinéma parlant, se tournent vers la pornographie.

La personnalité de Shloïmè est elle aussi captivante. Jeune garçon arrivé d’Ukraine, juif et apatride, il apprend de sa mère, dans une salle obscure, l’identité de son père : l’acteur, le prince Mosjoukine… Dès lors, il se verra toute sa vie en « héros capable de pétrir la glaise du malheur et d’y modeler des merveilles ».

Thomas Rio est scénariste, réalisateur et auteur. Il signe ici son premier roman. Dans une interview, il explique que cette « histoire d’espionnage, d’enquête, d’amour et d’aventure » lui a demandé plusieurs années de travail. Son écriture est en effet d’une grande précision, tant dans les références historiques que dans la documentation cinématographique.

Elle est aussi en mouvement, comme les films qu’elle évoque : exubérante et poétique, parfois surannée, parfois libérant une crudité réjouissante qui nous fait sursauter !

Les rebondissements sont incessants. On referme ce livre, comme on quitte son fauteuil de cinéma devant le mot FIN : un peu étourdi, cédant quelques instants au rêve, tentant « d’oblitérer la misère en refusant d’y croire ».

Soaz.

LES NUITS BLANCHES d’Urszula Honek / Grasset.

Białe noce

Traduction: Maryla Laurent

« Aux confins de la Pologne, un village à l’orée d’immenses forêts. Rêveurs le jour et insomniaques le soir, ses habitants connaissent les nuits blanches où espoirs, échecs et souvenirs chassent le sommeil tout en réveillant les fantômes.

Un adolescent construit un étang à carpes pour capter l’attention des filles ; une enfant cherche à comprendre l’histoire cachée de ce hameau ; une jeune femme est dangereusement attirée par les profondeurs d’un lac après avoir renoncé à ses fiançailles. Que le ciel s’embrase au crépuscule, que la neige tombe pour imposer le silence ou que la foudre frappe pour interrompre les rêveries, c’est toute l’histoire de la Pologne, depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la fin du communisme, qui se dévoile à travers ces vies minuscules.« 

Toujours curieux d’aller vers d’autres destinations, je me suis dit que la Pologne, qui apparaît rarement voire jamais dans mes lectures, me changerait un peu. C’est ce qui m’a amené vers l’autrice Urszula Honek et son premier roman Les nuits blanches publié chez Grasset, nommé au Booker Prize 2024, dont la couverture a également quelque chose d’intriguant.

Direction la Pologne donc, en province, dans un village de montagne particulièrement gris encore relativement éloigné de la modernité. Le genre d’endroit où l’on naît et qu’on ne quitte jamais vraiment. On y vit la vie par défaut dans une évidente solitude. Un village peuplé d’une communauté qui semble prise en étau entre rêves et devoirs. Tout y est statique et le futur n’offre aucune perspective. On y suit un panel de personnages qui finissent tous par être gagnés par le malheur. L’omniprésence de la mort et du deuil est frappante dans ce livre. Un rappel que la vie n’est pas toujours joyeuse, c’est un fait, et que la mort arrive indubitablement, tragique et parfois volontaire.

Le livre d’Urszula Honek tient presque plus du recueil de nouvelles que du roman. Il est fragmenté en plusieurs textes connectés entre eux. Cette fragmentation peut perdre le lecteur, ce fut mon cas, car l’autrice ne s’embarrasse pas d’une quelconque logique dans la chronologie des textes. A cela s’ajoute une vaste diversité de points de vue et une langue qui s’adapte à chaque narrateur. Il faut être attentif pour ne pas perdre le fil. Ecrit d’une prose simple mais poétique – Urszula Honek est d’abord connue pour son travail en tant que poétesse – il se dégage de ces pages une atmosphère onirique voire fantomatique, imprégnée d’une profonde mélancolie qui n’est pas sans rappeler le cinéma de Béla Tarr. On est captivés par les images qui défilent mais des questionnements demeurent.

Les nuits blanches est un livre triste mais jamais larmoyant. Un roman tout à fait particulier sur la vie avec la mortalité en son cœur, se déroulant dans une Pologne peu réjouissante. Si vous êtes en quête d’une lecture légère et apaisante, passez votre tour. En revanche, si vous ne craignez pas ce genre d’environnement relativement sinistre et dur, que vous recherchez une certaine touche d’originalité qui peut faire la différence, vous pourriez être positivement surpris.

Brother Jo.

LES FILS DE L’AIGLE d’Antonin Varenne / Gallimard.

Antonin Varenne a toujours raconté avec bonheur l’aventure, la passion, le don de soi, l’héroïsme, la quête ultime… Et ce qui a toujours fait la beauté de ses romans se retrouve ici dans Les fils de l’aigle, belle rencontre entre Arthur Bowman de Trois mille chevaux vapeur et Simon de La piste du vieil homme.

Antonin Varenne a vécu quelque temps aux USA et forcément, ça déteint toujours un peu. En conséquence, il emprunte parfois le thème anglo-saxon par excellence : la recherche de rédemption par la résilience. Les fils de l’aigle, ce sont deux mômes américains lambdas, en 1970, embauchés sur un cargo convoyant un chargement de bombes au napalm pour l’armée américaine engluée au Vietnam. Ne voulant pas être complices du massacre, les deux jeunes se mutinent contre un équipage de 40 hommes et décident que leur cargaison n’ira jamais répandre encore plus le sang des innocents.

« Ce roman s’inspire de l’histoire d’Alvin Glatskowski et Clyde McKay. De ce qui a été dit et écrit de faux à leur sujet, comme de ce qui est vrai. » exprime Antonin Varenne en préambule. On ne sait pas ce qui a pu marquer à ce point l’auteur dans cette histoire tombée dans l’oubli en France, mais cela a dû être un gros choc. Il a fouillé les archives américaines, s’est servi du seul ouvrage américain racontant l’affaire pour écrire « un roman pour réconcilier le vrai et le faux ». Les fils de l’aigle est certainement son roman le plus grave et en même temps le plus lumineux en montrant que l’espoir subsistera tant qu’existeront des doux dingues comme Glatkowski et McKay.

Dans Il faut sauver le soldat Ryan Spielberg avait su montrer sans fard les horreurs de la guerre et Varenne, pareillement, nous retourne, nous fout en l’air dès le départ avec deux histoires à vous fendre le cœur sur des victimes directes et indirectes de la guerre. L’auteur se défend de délivrer un quelconque message dans ses écrits… Néanmoins, la puissance et la dureté du début du roman vous figent, vous introduisent à une idée du pacifisme qui ne saurait être uniquement que des mots. En fait, en citant Mark Twain, « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

Antonin Varenne vous proposera, vous imposera une réflexion, vous obligera à fouiller votre conscience. Qu’auriez-vous fait à la place de Glatkowski et McKay ? Les auriez-vous aidés dans leur projet fou ? Les auriez-vous ramenés à la raison ? Auriez-vous eu cette part d’humanité précieuse et rare, cette noblesse d’âme ?

Alors chacun appréciera l’histoire à sa manière, sera envouté, surpris ou trouvera que le projet était stupide car voué à l’échec dès le départ, mais nul ne restera insensible à sa lecture. « On sait jamais jusqu’où une histoire va voyager ». Embarquez avec Antonin Varenne, écoutez le vous conter cette histoire du fond d’un bar, dans les vertiges de l’alcool. Le voyage est terrible, cruel mais d’une grande beauté. Un roman important qui vous hantera ou plutôt qui vous accompagnera, qui vous guidera peut-être même…

Clete.

Du même auteur: ÉQUATEUR, LA TOILE DU MONDE, Quand ANTONIN VARENNE parle de DOA., L’ Artiste, DERNIER TOUR LANCÉ.

A PROPOS DE NORA de Kristin Koval / Sonatine.

Penitence

Traduction: Héloïse Esquié.

« Nora a tué Nico. Je ne sais pas ce que je suis censée éprouver, comment une bonne mère est censée réagir. Est-ce que choisir de soutenir l’une revient à trahir l’autre ? »

Kristin Koval, qui a exercé comme avocate à New York et Denver, a constaté une hausse du nombre de fratricides. Ses pensées se tournant toujours vers les parents, elle ne cesse de se demander : « Seraient-ils enclins au pardon, ou pas ?» .Ce sera l’un des thèmes de ce premier roman.

« Nora Sheehan est assise dans une cellule de prison à Lodgepole, Colorado, entourée de trois murs de parpaings et de barreaux d’acier gris et froids tels qu’elle n’en avait vu jusque-là qu’à la télévision. Elle a treize ans, la femme qu’elle deviendra peut-être n’est encore qu’une ombre, bien qu’elle soit prête, déjà, à se défaire de son enfance. »

Nora vient de tuer son frère Nico, quatorze ans. Il avait « récemment été diagnostiqué comme souffrant de la maladie de Huntington juvénile ».

Alors que Nora, mutique depuis le meurtre, va être placée dans un centre de détention du Colorado, des « négociations » vont s’engager entre un procureur qui songe à faire un exemple pour se donner des chances de réélection et Julian, avocat pénaliste à Manhattan, en « croisade pour redresser tous les torts du système judiciaire ». Des négociations passionnantes pour le lecteur, tant elles sont claires, pertinentes, à la fois nuancées et implacables. Nous n’assisterons pas au procès avec ses harangues habituellement mortellement ennuyeuses dans les romans. Dans ce système judiciaire, la « pénitence » de Nora sera fixée à l’avance.

Mais Julian Dumont « est quelque chose de plus qu’un avocat, par rapport à l’accusée, là. Mais quoi, il ne le sait pas.» Car il y a Nora et Nico mais aussi David et Angie Sheeman. « et par-dessus tout, Angie.» Tous les secrets enfouis par ces deux familles, qui les rongent depuis des décennies, émergeront lentement, à doses infinitésimales, tout au long du récit, sans en ralentir le rythme.

C’est un roman subtil et puissant. Que ce soit l’approche des nuances du droit pénal ou la construction psychologique des personnages, le travail est documenté, fouillé, passionnant. L’écriture est sobre, toute en retenue.

« Nous sommes tous davantage que la pire chose que nous ayons faite. » comme un leitmotiv, est une citation extraite de Et la justice égale pour tous de l’avocat Bryan Stevenson. Il est fondateur de l’Equal Justice Initiative, défendant un système judiciaire à l’opposé de celui de l’administration Trump, fournissant (entre autres) une assistance juridique gratuite aux enfants condamnés à mourir dans des prisons pour adultes…

Soaz.

« Older posts

© 2026 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑